Où sont passées les codeuses ?


L’informatique n’a pas toujours été un domaine aussi masculin. Retour sur une disparition.

Cet article est la retranscription d’une chronique pour l’émission Recherche En Cours sur AligreFM.


Aujourd’hui en Europe et aux Etats-Unis, les femmes ne représentent que 20% des diplômés en informatique alors que le chiffre s’élevait à 40% dans les années 80. Une proportion qui a donc diminué de moitié, alors que la part des femmes a augmenté dans l’écrasante majorité des autres filières scientifiques et techniques. L’informatique semble donc faire figure d’exception, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

On considère même souvent que la première personne de l’histoire à avoir écrit des lignes de programmation serait une jeune mathématicienne anglaise du début du 19ème siècle nommée Ada Lovelace. Beaucoup plus tard, lorsque les entreprises et institutions de recherche mettent au point les premiers ordinateurs modernes à partir des années 1940, elles embauchent de nombreuses femmes pour effectuer le travail de programmation. Il faut rappeler qu’au milieu des années 40, le premier ordinateur entièrement électronique d’IBM mesure plus de 20 mètres de long, n’a ni écran ni clavier : la programmation nécessite de traduire les instructions sur des petites cartes perforées que l’ordinateur peut ensuite interpréter sous forme de 0 et de 1.

Mais à l’époque, le travail le plus valorisé est de concevoir et construire la machine, pas de lui donner des instructions. C’est la différence entre ce qu’on appellerait aujourd’hui le hardware (le matériel) et le software (le logiciel). Une fois la machine construite et opérationnelle, la programmation n’apporte pas tellement de gloire aux ingénieurs. A leurs yeux, ils s’agit plutôt d’un travail de l’ordre du secrétariat et le délèguent donc à un ensemble de petites mains qu’ils recrutent avec des tests de logique. Oui, parce que les ordinateurs sont tellement rares et nouveaux qu’il n’existe pas de formations pour devenir programmeur, il faut apprendre sur le terrain. Et chose imprévue, les tests de logique permettent de révéler le potentiel insoupçonné de certaines candidates qui auraient habituellement été discriminées du fait de leur genre. Aux Etats-Unis, la proportion de femmes dans les métiers de l’informatique est de 27% dans les années 1960, et monte même jusqu’à 35% en 1990. Puis la situation bascule…

C’est en fait à partir du milieu des années 1980 que la tendance commence à s’inverser avec l’arrivée des premiers micro-ordinateurs dans les foyers. Conformément au schéma traditionnel, les familles encouragent beaucoup plus les garçons que les filles à s’approprier cette nouvelle technologie. Ce déséquilibre s’accentue encore avec la popularisation des jeux vidéos, principalement pensés pour plaire aux jeunes hommes. Alors ces individus constituent petit à petit un microcosme geek, un entre-soi aux codes résolument masculins qui repoussent d’autant plus les jeunes femmes. Au même moment, la science fiction et le cinéma édifient le stéréotype du hacker super-héros, un jeune homme blanc asocial ou marginal, avec un pouvoir infini au bout des doigts.

Dans les années 1990, l’informatique gagne en prestige à la fois sur le plan technologique et sur le plan économique. Avec internet, il devient clair que le 21ème siècle sera numérique. Alors la hiérarchie symbolique entre le hardware et le software s’inverse complètement : la programmation de logiciels s’impose comme le domaine le plus prometteur et le plus lucratif. Les hommes affluent, attirés par ces nouvelles opportunités, tandis que le nombre total de femmes stagne. En proportions, elles se retrouvent donc noyées dans un univers de plus en plus masculin.

Alors que faire pour motiver les vocations de codeuse ? Si la solution était simple, le problème n’existerait déjà plus. Mais quelques pistes ont déjà fait leurs preuves. Une stratégie mise en place par certaines universités vise à contourner le syndrome de l’imposteur des jeunes femmes en jouant sur la nomenclature des formations : lorsque les universités utilisent les mots “information” ou “communication”, les femmes sont plus nombreuses à se présenter que lorsque ces mêmes formations utilisent des intitulés plus connotés “sciences et techniques”.

Une mission plus difficile reste néanmoins d’en faut en finir avec le stéréotype pseudo-biologique selon lequel les hommes seraient plus intelligents et plus rationnels que les femmes qui seraient, elles, moins aptes à coder. Certaines codeuses témoignent de la prégnance de ce stéréotype sexiste dans le milieu de l’informatique, avec toutes les discriminations qui en découlent. Après quelques années d’expérience professionnelle, de nombreuses femmes sont lassées des comportements inappropriés de leurs collègues ou du plafond de verre auquel elles se heurtent, et décident de changer de carrière. Il ne s’agit donc pas uniquement d’attirer les femmes dans l’informatique, il faut aussi apprendre à les garder.


Sources


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Alexandra d’Imperio, enchantée ! Mes activités mêlent journalisme, recherche indépendante et médiation scientifique. Je suis spécialisée dans l’histoire et la sociologie environnementale. Je propose des contenus (articles web et presse écrite, chroniques radio), des conférences et du conseil en médiation scientifique. Vous pouvez consulter mon site professionnel pour en savoir plus ou me contacter.

Qui veut la peau des pesticides ?


Quand la controverse en cache une autre.


Cet article est une version adaptée de ma conférence “Phytosanitaires : état des lieux de la controverse” commandée par le Service de l’Eau du Conseil Régional de Bretagne à l’occasion du Carrefour des Gestions Locales de l’Eau 2020.


“Guerres, pillages, bombes, incendies, inondations, sur tous les points où le fer a passé, les champs prospères se sont transformés en terres dévastées, les bâtiments de ferme en pans de murs inutiles. Il a fallu déminer, nettoyer une terre qui, il n’y a pas cinq ans, semblait à jamais stérile. […] Nous sommes parvenus à ce stade d’une renaissance agricole que les plus optimistes se défendaient de prévoir aussi brillante voici cinq ans. […] L’essor de l’agriculture française peut être sans exagération taxée de remarquable.” — Renaissance agricole, film réalisé par Pierre Gout en 1953 dans le cadre du Plan Marshall.

Après la seconde guerre mondiale, ce grand plan d’aide financière et matérielle accordé par les Etats-Unis permet la reconstruction rapide des économies européennes en échange de l’ouverture de leurs marchés aux produits américains. L’agriculture française se métamorphose et se convertit aux méthodes industrielles : la culture de variétés “améliorées” et standardisées est rendue possible grâce à des techniques d’irrigation, à l’utilisation de nouvelles machines agricoles, et à un recours massif aux pesticides et engrais de synthèse. C’est la révolution verte.

Présentés comme des outils de protection des plantes grâce à leurs propriétés herbicides, fongicides ou insecticides, les pesticides (aussi appelés “produits phytosanitaires”) symbolisent alors le progrès technologique et l’avènement d’une prospérité inédite. La science et la technique sont de manière générale associées à l’espoir d’une nouvelle ère paisible et pacifique, mais les pesticides représentent tout particulièrement la victoire de la science sur les caprices de la nature qui ont si longtemps causés malnutrition et famines. Jusqu’à ce qu’une célèbre autrice américaine ne jette un premier pavé dans la mare

Le début de la tourmente

En 1962, Rachel Carson publie Printemps Silencieux (Silent Spring), un ouvrage dans lequel elle dénonce l’utilisation massive d’un certain nombre de pesticides. Le DDT en particulier est au sommet de sa gloire : cet insecticide organochloré est d’autant plus apprécié qu’il est réputé inoffensif pour les humains. Aux Etats-Unis il n’est pas rare de laisser les jeunes enfants s’amuser à se faire asperger de DDT par les camions chargés de l’entretien des voiries.

https://troisiemebaobab.com/temp%C3%AAte-m%C3%A9diatique-sur-les-pesticides-le-printemps-silencieux-de-rachel-carson-1-5-a097ef0f25d1

En s’appuyant sur son bagage universitaire et son expérience de la vulgarisation scientifique, l’autrice explique aux lecteurs les bases du concept d’écosystème. Cette notion n’en est qu’à ses balbutiements dans la communauté scientifique mais permet déjà de prendre conscience que les humains ne sont pas séparés de l’environnement. Ils peuvent eux-aussi se retrouver affectés par les pesticides travers une multitude de réactions en chaînes. Rachel Carson relève une augmentation alarmante de certaines maladies graves chez les enfants en quelques décennies, dont les cancers infantiles. La vulnérabilité aux pesticides serait particulièrement élevée durant la grossesses et la petite enfance.

Printemps Silencieux entraîne une telle controverse que les discours à propos des produits phytosanitaires commencent à changer. Sont-ils vraiment aussi inoffensifs que les industriels le disent ? L’inquiétude monte au sein de la population et les responsables politiques se trouvent forcées d’y répondre. Les scientifiques se voient investis d’une nouvelle mission : il n’est plus simplement question d’améliorer l’efficacité des pesticides pour la protection des cultures, mais aussi d’étudier leur toxicité potentielle pour les autres êtres vivants. Le DDT est finalement banni au début des années 1970, aux Etats-Unis et en France.

Au même moment les Bretons constatent l’apparition de plus en plus récurrente de bancs d’algues malodorants sur certaines plages. Bien que ces “marées vertes” ne soient pas liées à des pesticides mais à des fertilisants, elles incarnent rapidement aux yeux du public le danger que représentent les intrants agricoles de synthèse pour la qualité de l’eau dans la région. Le modèle de développement agricole français, et notamment breton, en prend d’ailleurs pour son grade en 1990 lorsque Brice Lalonde, alors ministre de l’Environnement, dénonce pour la première fois les “agriculteurs-pollueurs”.

Le pari Ecophyto

Quelques années plus tard, après l’élection de Nicolas Sarkozy, le Grenelle de l’Environnement relance l’intérêt médiatique et politique pour la question. A partir de 2009 les produits phytosanitaires font l’objet d’un plan national, Ecophyto, qui vise à réduire de 50% la consommation française de ces produits avant 2018 “si possible”. Avec Ecophyto, les pouvoirs publics envoient un signal fort à la population et aux professionnels : les pesticides ne représentent plus le progrès. Ils sont officiellement tombés en disgrâce.

Dans les coulisses, la définition des outils de suivi du plan Ecophyto est tout de même le théâtre d’un rapport de force politique. Quel indicateur choisir pour mesurer l’évolution de la consommation de pesticides ? Les sociologues Alexis Aulagnier et Frédéric Goulet racontent qu’un premier indicateur appelé QSA pour “Quantité de Substance Active” est proposé par la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) et l’Union des Industries pour la Protection des Plantes (UIPP). Il exprime la quantité de substances actives contenues dans les produits vendus. Comme les nouvelles substances mises sur le marché sont de plus en plus efficaces à des doses de plus en plus faibles, cet indicateur leur serait plutôt favorable.

Un autre indicateur, le NODU pour “NOmbre de Doses Unités”, est quant à lui défendu par les scientifiques et les ONG environnementales. A la différence du QSA, le NODU prend en compte la concentration et l’efficacité des produits. Le groupe de travail formé par la Direction générale de l’Alimentation finit par privilégier cet indicateur, considérant qu’il est plus à même de refléter l’évolution réelle des pratiques agricoles.

Après le Grenelle de l’Environnement et la mise en place du plan Ecophyto, les médias généralistes s’intéressent de plus en plus aux enjeux de réglementation des produits phytosanitaires à fin des années 2000. Ils relaient notamment les procès pour intoxication que plusieurs agriculteurs français ou américains intentent à des fabricants de pesticides, Monsanto en particulier. En 2016 un documentaire de Cash Investigation reproduit pour la télévision des expériences menées sur des mèches de cheveux d’enfants dont les écoles se trouvent à proximité d’épandages des pesticides. Plus de 3 millions de téléspectateurs regardent l’émission ce soir-là.

Puis en 2018 éclate le scandale des bébés sans bras à propos des enfants nés dans l’Ain, en Loire-Atlantique et dans le Morbihan. L’opinion publique soupçonne immédiatement les pesticides d’être responsables de des malformations. Les causes ne sont toujours pas identifiées à ce jour mais une telle réaction illustre le climat de suspicion qui plane désormais autour des produits phytosanitaires. Les experts chargés de mener l’enquête ne manquent d’ailleurs pas de dénoncer publiquement le manque de moyens alloués par les autorités. La liste des scandales ou controverses impliquant les pesticides continue de s’allonger de jour en jour, avec les ravages du chlordécone aux Antilles, les insecticides néonicotinoïdes “tueurs d’abeilles” ou encore les mesures municipales concernant les distances d’épandages.

La plupart de ces affaires naissent ou sont alimentées par de nouveaux acteurs issus de la société civile, en général des associations et des lanceurs d’alerte qui maîtrisent les nouveaux outils de communication numérique. Infographies, vidéos Youtube, groupes Facebook et pétitions en lignes font aujourd’hui pleinement partie leur stratégie politique. L’association Générations Futures se distingue particulièrement à partir des années 2000 grâce à ses campagnes d’informations et de sensibilisation, ses rapports, et enquêtes. Les tests réalisés par Cash Investigation sur les mèches de cheveux ne sont que la reproduction d’expériences similaires déjà menées par l’association. Le collectif “Nous voulons des coquelicots” parvient quant à lui à réunir plus d’un million de signatures pour sa pétition en ligne demandant l’interdiction de tous les pesticides de synthèse.

De leur côté certains chercheurs ou médecins n’hésitent plus à prendre la posture de lanceurs d’alerte dans les médias pour se faire entendre des autorités publiques. Tel est le cas des 8 membres du collectif à l’origine de la tribune demandant une “révolution urgente” dans l’usage des pesticides SDHI publiée par Libération en avril 2018. Ce combat contre les SDHI est poursuivi en janvier 2020 cette fois par 450 scientifiques dans une tribune publiée dans Le Monde. A travers ce type d’interventions médiatiques, les associations et lanceurs d’alerte confrontent les agriculteurs à leurs pratiques. Mais surtout, ils forcent les élus de tous niveaux à répondre publiquement à leurs réclamations.

A l’échelle locale comme à l’échelle européenne, les associations font pression pour faire évoluer les réglementations. Elles ne manquent pas au passage de faire remarquer le décalage entre les discours politiques et la réalité du terrain agricole. Malgré le retrait de 38 substances jugées préoccupantes au niveau européen entre 2018 et 2019, le plan Ecophyto se solde au niveau national par un échec retentissant. La moyenne triennale (en NODU, donc) a augmenté de 25% entre la période 2009–2011 et la période 2016–2018, au lieu de diminuer de 50%.

Gouvernement français, Note de suivi 2018–2019 du plan Ecophyto, Janvier 2020.

Menace invisible

Tandis que l’objectif est reporté à 2025 avec le plan Ecophyto 2, les scientifiques constatent que la faune et la flore des campagnes continuent de décliner à une vitesse alarmante. En trente ans, l’Europe aurait perdu plusieurs centaines de millions d’oiseaux. D’après plusieurs études européennes, entre 75% et 80% de la biomasse des insectes volants aurait disparu en l’espace d’un quart de siècle. Parmi les insectes, la disparition des abeilles est particulièrement emblématique : environ 30% des colonies d’abeilles disparaitraient chaque année en France. Dans la plupart des cas ces disparitions seraient le résultat d’une combinaison de facteurs incluant le changement climatique, la destruction de l’habitat naturel, les agents pathogènes mais aussi, incontestablement, les pesticides.

En ce qui concerne les humains, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) alerte depuis longtemps à propos de l’augmentation inquiétante des maladies chroniques, comme certains cancers (lymphomes, leucémies, myélomes), maladies neurodégénératives et troubles de la reproduction. Les études scientifiques citées par l’OMS établissent des liens avec la détérioration de l’environnement, et notamment l’exposition à certains produits chimiques et pesticides.

Un rapport de l’Inserm publié en 2013 fait état “d’associations positives” entre l’exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies, comme la maladie de Parkinson et certains cancers. L’institut ajoute qu’il existe maintenant “de nombreuses études épidémiologiques suggérant un lien entre l’exposition prénatale aux pesticides et le développement de l’enfant,” en particulier dans le voisinage des zones agricoles. Les recherches suggèrent par ailleurs une augmentation du risque de fausses-couches et de malformations congénitales lorsque la mère est exposée aux pesticides dans le cadre professionnel.

Entre les scandales à répétition et les constats implacables du quotidien, comme la disparition des insectes sur les pare-brises et la multiplication des maladies neurodégénératives, les pesticides se sont hissés dans le palmarès des risques jugés les plus préoccupants par le grand public. L’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) étudie chaque année l’évolution de la perception d’un certain nombre de risques sanitaires, environnementaux et industriels. Parmi les 35 risques proposés par l’institut en 2019, les pesticides arrivent en 3ème position, juste derrière le cancer et le terrorisme. D’après ce baromètre, 70% des Français considèrent que les risques liés aux pesticides sont élevés ou très élevés. Les risques associés à la pollution des rivières et à la pollution des sols les suivent de très près dans le classement.



Baromètre IRSN 2019.

A l’échelle européenne, l’Eurobaromètre 2019 de l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) permet de constater que les Français figurent parmi les Européens les plus préoccupés par les résidus de pesticides dans les aliments. Il s’agirait même du sujet de sécurité alimentaire le plus préoccupant pour les Français, alors que les Allemands et les Italiens citent plutôt les “résidus d’antibiotiques, hormones et stéroïdes dans la viande” et les Britanniques “l’hygiène alimentaire”.

Eurobaromètre EFSA 2019.

Agribashing ?

La réprobation croissante à l’égard des pesticides semble affecter les relations de voisinage de beaucoup d’agriculteurs français. Ces dernières années les médias régionaux et nationaux ont d’ailleurs relaté plusieurs agressions d’agriculteurs par des voisins opposés aux épandages de pesticides. Un conflit majeur est-il en train de naître entre les citoyens et les agriculteurs ? Les Chambres d’agriculture de France rappellent que l’agression d’un agriculteur dans l’exercice de son métier reste un fait rarissime : “cette actualité a pris une dimension démesurée dans les médias grâce à la puissance des réseaux sociaux mais elle n’est absolument pas représentative des relations entre les agriculteurs et la société.”

Le baromètre d’image des agriculteurs (IFOP) rapporte en effet un très bon niveau de confiance envers les agriculteurs. En 2019, 74% des Français pensent que les consommateurs peuvent faire confiance aux agriculteurs, avec une progression de 6 points en un an. Cette amélioration du lien de confiance intervient plusieurs années après un important décrochage en 2013 dû au scandale de la viande de cheval, une affaire dans laquelle les agriculteurs français n’avaient pourtant aucune responsabilité. Le baromètre note que l’actuel regain de confiance pourrait aussi être une conséquence du succès croissant du bio car les consommateurs de produits bio ont semble-t-il une bien une meilleure image des agriculteurs que les non consommateurs. L’Eurobaromètre de l’EFSA montre que 69% des Français font confiance aux agriculteurs en ce qui concerne l’information sur la sécurité alimentaire, ce qui correspond également à la moyenne européenne. De fait, les agriculteurs bénéficient des niveaux de confiance les plus élevés avec les scientifiques (80%) et les associations de consommateurs (87%).

Si la confiance envers les agriculteurs demeure donc très bonne, ce n’est pas le cas de l’industrie agro-alimentaire qui, au contraire, suscite une défiance générale. D’après le même Eurobaromètre, seulement 16% des Français déclarent faire confiance à l’industrie agro-alimentaire : il s’agit du taux le plus bas des 29 pays européens étudiés.

Eurobaromètre EFSA 2019.

Le contraste saisissant avec la confiance dont bénéficient les agriculteurs permet de supposer que ces derniers apparaissent davantage comme victimes que complices du modèle de production industriel. La mauvaise image de l’industrie agro-alimentaire, quant à elle, n’est autre que le résultat d’une succession de controverses qui ont durablement marqué l’opinion publique depuis le scandale de la vache folle dans les années 1990. Cette défiance concerne aujourd’hui un ensemble de pratiques de réduction des coûts, de massification de la production et de multiplication des intermédiaires, les pesticides ne représentant ici qu’une partie de la longue liste de reproches qui lui sont adressés.

Science sans consensus

A défaut de faire confiance à l’industrie pour la laisser gérer elle-même les enjeux liés à ces produits, citoyens et responsables politiques tentent de se tourner vers la science pour connaître les mesures à prendre. Malheureusement, la science peine à apporter une réponse définitive, cela pour plusieurs raisons.

Premièrement parce que la toxicité des pesticides ne dépend pas seulement de la dose journalière à laquelle les humains sont exposés mais aussi du stade de la vie auquel ils sont exposés (fœtus et jeunes enfants sont particulièrement vulnérables), du biais par lequel ils sont exposés (air, eau, alimentation, contact cutané, activité professionnelle), ou encore de la manière dont les produits peuvent s’accumuler et persister dans l’organisme. Certains produits peuvent ainsi avoir une toxicité immédiate très importante mais être éliminés facilement par l’organisme, à l’inverse d’autres substances en théorie moins toxiques qui peuvent pourtant s’accumuler dans l’organisme. Le problème est d’autant plus complexe que beaucoup de molécules sont soupçonnées d’avoir un effet sans seuil de déclenchement, c’est-à-dire qu’elles pourraient avoir des effets toxiques même à très faible dose.

Deuxièmement, parce que la science rencontre d’importantes difficultés à étudier l’effet cocktail : il s’agit de la toxicité combinée résultant de l’exposition fréquente à plusieurs produits et à travers plusieurs biais. On atteint ici les limites des méthodes scientifiques classiques qui permettent surtout d’étudier chaque substance ou chaque milieu indépendamment des autres. La difficulté est donc telle que les études ne peuvent en général s’exprimer qu’avec un certain niveau d’incertitude.

Ensuite, parce que la communauté scientifique n’est pas homogène. Les différentes institutions et les différentes disciplines mobilisées évaluent la toxicité des pesticides selon des critères différents et peuvent accorder plus ou moins de poids à un même type de preuve en fonction de leurs standards propres. Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) classe par exemple le glyphosate comme “cancérogène probable” depuis 2015, alors que les agences française (ANSES) et européenne (EFSA) contestent cet avis. Ce désaccord s’explique par des différences méthodologiques, parmi lesquelles figurent le choix des références : le CIRC ne retient que les études académiques alors que l’EFSA inclut les bilans des industriels, souvent confidentiels.

Enfin, parce que les enjeux liés aux pesticides soulèvent également des questions pour lesquelles la science n’est tout simplement pas qualifiée : il s’agit de questions éthiques et politiques. Comme l’ont déjà montré de nombreux philosophes et sociologues, l’appréciation d’un risque fait souvent appel à d’autres modes de raisonnements qu’à la seule logique scientifique. Il est alors question de culture et de valeurs. Ce mode de raisonnement n’est pas pour autant irrationnel, il repose simplement sur d’autres logiques.

https://troisiemebaobab.com/temp%C3%AAte-m%C3%A9diatique-sur-les-pesticides-le-printemps-silencieux-de-rachel-carson-1-5-a097ef0f25d1

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Certaines questions éthiques et politiques sont particulièrement prégnantes lorsque la communauté scientifique est dans l’incapacité de formuler des certitudes. Les décideurs se trouvent par exemple chargés de déterminer le niveau minimal d’incertitudes à partir duquel les autorités doivent prendre des mesures. Agir maintenant ou attendre de plus amples preuves qui ne viendront peut-être jamais ? Le résultat varie en fonction de leurs priorités politiques.

De la même manière, certains arbitrages peuvent déterminer d’importants choix de société. Faut-il prendre le risque que les prochaines générations développent de plus en plus de maladies chroniques pour continuer à bénéficier aujourd’hui de l’efficacité des produits phytosanitaires ? Ou le risque est-il tout simplement inacceptable malgré l’incertitude ?

Plus globalement encore, faut-il favoriser les intérêts immédiats des humains quitte à imposer une extinction massive au reste du monde vivant ?

Comme le montrent les sociologues, l’attitude des individus face à un risque environnemental ou technologique dépend tout particulièrement de la confiance qu’ils accordent ou non à leurs autorités sanitaires et politiques. Au coeur de leur réflexion figure donc cette question : peut-on vraiment faire confiance aux autorités et à leurs experts ? Et la réponse est sans appel…

Alors que les pesticides arrivent en 3ème position des risques les plus préoccupants dans le baromètre de l’IRSN, ils figurent tout en bas du tableau lorsqu’il est question de savoir si les Français font confiance aux autorités pour les protéger : les pesticides font ainsi partie des 5 risques pour lesquels la population présente la plus grande défiance envers les autorités, avec les retombées radioactives de Tchernobyl, les déchets chimiques mais aussi, encore une fois, la pollution des sols et la pollution des rivières. La tendance est fréquente : plus la population met en doute la capacité des institutions à prendre les décisions adéquates au bon moment, plus elle perçoit les risques comme étant élevés.

Le problème réside dans le fait que les autorités ont de nombreuses fois laissé croire qu’elles étaient parfaitement en mesure de contrôler certains risques environnementaux ou sanitaires alors que ce n’était pas le cas. Plusieurs substance comme le DDT ont d’abord été garanties sans danger avant que leur toxicité ne soit démontrée et qu’elles ne soient définitivement bannies. Dans son rapport de 2013, l’Inserm écrit que des insecticides classés polluants organiques persistants comme le chlordécone et le DDT sont encore retrouvés dans l’environnement et chez les humains plusieurs décennies après leur interdiction.

Les collectifs et associations en appellent donc à une version du principe de précaution proche de celle énoncée dans la Déclaration de Rio lors du sommet des Nations Unis sur l’Environnement en 1992 : “en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.” En l’absence de preuves scientifiques formelles, les citoyens préoccupés par les pesticides craignent surtout que les autorités publiques ne favorisent les intérêts économiques immédiats des industriels au détriment de l’environnement, de leur santé et de celles des générations futures.

Cette controverse impose en effet de considérer des enjeux bien plus larges que le fonctionnement de quelques molécules chimiques. Dans un système politique qui se voudrait démocratique, les citoyens ne supportent plus que des risques qu’ils jugent importants leur soient imposés par des autorités sanitaires ou des industriels en lesquels ils n’ont plus confiance. Dans le cas des pesticides par exemple, ils n’évaluent pas uniquement le risque associé aux molécules mais également un ensemble de risques socio-politiques. Il est ici question d’enjeux politiques de fond, ce qui explique que de nombreux profanes se saisissent eux-mêmes de ce sujet complexe et que les associations se présentent comme garantes de l’intérêt public.

Le caractère éminemment politique de ce rapport de force semble d’ailleurs tout à fait assumé par le collectif “Nous voulons des coquelicots” dont l’image choisie en guise de bannière pour ses réseaux sociaux n’est autre qu’un détournement de l’oeuvre d’Eugène Delacroix “La Liberté guidant le peuple”.

La référence est explicite : dans la lutte contre les pesticides se joue aussi une lutte pour la démocratie.

Bannière de la page Facebook “Nous voulons des coquelicots”, février 2020.

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“L’hiver nucléaire”, la collapsologie version Guerre Froide


Soutenue en 1983 par des dizaines de scientifiques, cette théorie annonçait qu’une guerre nucléaire entraînerait un refroidissement climatique mondial. Et donc, un effondrement de civilisation.


Les uns après les autres, les rapports du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) réévaluent l’ampleur de la catastrophe climatique en cours, confirmant sans cesse la responsabilité des activités humaines. La perspective d’un réchauffement climatique global est pourtant étudiée depuis plusieurs décennies. Dans les années 1980, les scientifiques s’organisent déjà pour tirer la sonnette d’alarme ; ce qui permettra, entre autres tractations politiques, la création du GIEC en 1988.

Mais à l’époque, c’est un autre scénario d’autodestruction climatique qui fait les gros titres de la presse. Il n’est pas question de la multiplication des étés caniculaires, mais plutôt d’un gigantesque “hiver nucléaire” suite à l’utilisation massive d’armes atomiques.

Après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche entraîne un regain de tensions entre les Etats-Unis et l’URSS. Le gouvernement américain se remet alors à élaborer des plans d’évacuation au cas où des villes seraient attaquées. Le monde entier redoute l’éclatement d’une guerre nucléaire entre les deux géants engagés dans une course à l’armement menaçante.

“Une arme peut-elle être suffisamment horrible pour éviter une guerre ? C’est ce que l’on pensait du feu grégeois, de l’arbalète, de la poudre à canon, du gaz de combat, de l’aviation militaire, et de plein d’autres nouvelles technologies au moment où elles ont été élaborées” — Lawrence Badash, historien

Sans surprise, la Guerre Froide s’immisce jusque dans les universités et les laboratoires, où l’éventualité d’une guerre nucléaire devient un sujet de recherche à part entière.

En avril 1983, un groupe de chercheurs affiliés à un organisme de la NASA réunit une centaine de collègues pour leur exposer des résultats pour le moins alarmants. Richard Turco, Owen Brian Toon, Thomas Ackerman, James Pollack et Carl Sagan (plus tard regroupés sous l’acronyme TTAPS) souhaitent à la fois soumettre leur raisonnement au jugement critique de leurs confrères et commencer à fédérer la communauté scientifique autour d’une théorie qui aura, ils l’espèrent, d’importantes conséquences politiques.

Biologistes et physiciens se retrouvent donc à l’Académie des Arts et des Sciences de Cambridge (Massachussetts) pour discuter, quatre jour durant, des conséquences possibles d’une guerre nucléaire sur l’atmosphère et la biosphère. Les biologistes semblent encore plus pessimistes que les physiciens, dont les conclusions sont déjà bien maussades.

Quelques mois plus tard, la petite équipe organise une grande conférence à Washington DC en présence de près de 500 auditeurs, comprenant des scientifiques, des responsables militaires, des représentants d’associations et des chefs religieux. Ils s’assurent également d’obtenir une importante couverture médiatique grâce à la présence d’une centaine de journalistes.

C’est ainsi que, le jour-même d’Halloween, Carl Sagan et ses collègues révèlent un scénario apocalyptique à la nation entière. Ce scénario sera ensuite longuement exposé dans deux numéros de l’hebdomadaire Parade, un magazine distribué tous les dimanches sous forme de supplément dans des centaines de journaux américains.

Grâce à des super-calculateurs de la NASA et à des modèles habituellement utilisés pour étudier les éruptions volcaniques, les chercheurs ont envisagé différents types de guerres nucléaires et de conséquences. Dans la plupart des cas, expliquent-ils, l’utilisation massive d’armes atomiques entraînerait de nombreuses explosions et incendies, dégageant poussières et fumées. Ces dernières s’accumuleraient alors dans l’atmosphère où elles formeraient des nuages opaques, ce qui empêcherait les rayons du soleil de passer. S’en suivrait une chute rapide et globale des températures à la surface de la Terre. Autrement dit, un “hiver nucléaire”.

La production agricole s’écroulerait, des milliards de gens mourraient de faim, et les autres de froid. Ce serait la fin de la civilisation.

“Sans la photosynthèse réalisée par les plantes, pratiquement tous les animaux disparaitraient, et cela inclut les humains. En réalité, toute chair est avant tout de l’herbe.” — Paul Ehrlich, biologiste, lors de la conférence de Washington 1983

Dans un article publié ensuite dans la revue Science en décembre 1983, les scientifiques prévoient qu’un échange atomique de plusieurs milliers de mégatonnes produirait une baisse drastique de la luminosité pendant plusieurs semaines, des températures terrestres inférieures à 0°C pendant plusieurs mois et pouvant atteindre -15° voire -20°C, ainsi que des modifications considérables de la météo locale et des régimes de précipitations.

Pour enfoncer le clou, l’astrophysicien Carl Sagan explique dans des interviews qu’il serait même impossible d’enterrer les morts, car le sol serait gelé jusqu’à 1 mètre de profondeur. De quoi délecter les médias en quête de sensations fortes.

Pour eux en effet, Carl Sagan est un très bon client. Auteur de plusieurs livres de vulgarisation à succès, il sait parfaitement comment s’adresser aux foules. Quelques années auparavant, en 1978, il a d’ailleurs reçu un prix Pulitzer pour son essai Les Dragons de l’Eden : spéculations sur l’évolution de l’intelligence humaine (“The Dragons of Eden: Speculations on the Evolution of Human Intelligence”). Il a ensuite présenté Cosmos, une émission de télévision sur l’astrophysique et l’astronomie. En 1983, il bénéficie donc d’une légitimité à la fois scientifique et médiatique

C’est pourquoi Carl Sagan devient rapidement la figure de référence sur l’hiver nucléaire. Mais le succès du concept n’en reste pas moins un gigantesque travail d’équipe, le produit de plus d’une décennie de recherches, s’appuyant sur de nombreuses disciplines émergentes comme l’écologie et l’étude des systèmes.

Leur développement dans les années 1970 a justement permis de modifier radicalement la compréhension scientifique des relations entre les humains et le monde naturel. Il ne s’agit plus de penser l’humanité comme une espèce hors-sol, déconnectée de la Nature, mais plutôt comme une espèce reliée à tous les éléments qui l’entourent par des relations d’interdépendance. Le concept d’écosystème, avec tout ce qu’il implique, s’apparente à une véritable révolution scientifique.

“Nous commençons à comprendre la finitude des ressources de la biosphère, du sol, de l’air, de l’eau qui composent l’environnement de tous les êtres vivants de la Terre, notre maison. C’est une révolution de pensée tout à fait comparable à la révolution Copernicienne.” — Margaret Mead, anthropologue, au nom des OGN présentes à la conférence des Nations Unies sur l’environnement, Stockholm, 1972

Ce qui rend le concept d’hiver nucléaire d’autant plus fascinant en 1983, c’est qu’il fait surface quelques mois à peine après une autre théorie, celle qui tend à expliquer la disparition des dinosaures par l’impact d’un gigantesque astéroïde, avec des conséquences atmosphériques et biologiques similaires. L’hiver nucléaire permet donc de faire un parallèle entre le destin tragique des dinosaures et, peut-être, celui de l’humanité.

Sauf que la disparition des humains, elle, ne serait pas due au hasard. Cette crainte que l’espèce humaine ne s’auto-détruise dans une gigantesque guerre nucléaire n’est pas nouvelle, puisqu’elle est immédiatement apparue après les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki en 1945. Mais la théorie de l’hiver nucléaire rend cette possibilité encore plus tangible en fournissant un scénario précis et chiffré, soutenu par des scientifiques. Elle consolide donc des inquiétudes déjà existantes : l’annihilation totale est bel et bien possible. Et peut-être même imminente, étant données les relations tendues entre les Etats-Unis et l’URSS…

“Grâce à l’image de l’hiver nucléaire, les gens réalisent que celui qui frappe le premier pourrait aussi être le deuxième à mourir.”— Wilfried Mausbach, historien

Le gouvernement américain prend très rapidement cette théorie au sérieux. Le Congrès demande au Pentagone d’établir un rapport sur les enseignements politiques à en tirer. Finalement, celui-ci estime que la meilleure solution face au risque de catastrophe climatique pour cause de guerre nucléaire n’est pas de travailler sur des traités internationaux de non-prolifération des armes atomiques. Non, pour le Pentagone, la solution serait plutôt de mener la guerre nucléaire dans l’espace, justifiant ainsi la stratégie de « guerre des étoiles » proposée par le président Reagan.

En URSS aussi, l’hiver nucléaire inquiète les dirigeants. De sorte que, d’après l’historien Wilfried Mausbach, cette perspective permettra tout de même d’accélérer les négociations pour un accord entre les Etats-Unis et l’URSS. Le “Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire” sera signé quelques années plus tard, en 1987. Gorbatchev avouera lui-même à Carl Sagan que la théorie l’aura poussé à faire des compromis pour obtenir cet accord majeur.

L’hiver nucléaire n’est pourtant pas épargné par la critique scientifique. Dès les premières couvertures médiatiques, plusieurs équipes se mettent en branle pour essayer de reproduire ces résultats avec d’autres modèles de calculs.

La plupart finissent par pondérer les résultats de l’équipe de Carl Sagan, sans pour autant les réfuter complètement. Des chercheurs commencent à parler d’un « automne nucléaire » plutôt que d’un hiver. Plusieurs scientifiques à l’origine de la théorie de l’hiver nucléaire choisissent de modérer leurs premières déclarations.

Mais pour le physicien Michael McCracken, il s’agit avant tout d’une question de nuances, car les dégâts seraient tout de même considérables. Les biologistes insistent sur le fait que, même en cas d’automne nucléaire, une chute des température lors de la saison des cultures bouleverserait tellement la production agricole que des milliards de personnes pourraient mourir de faim.

Journaux et magazines commencent donc à relativiser l’hiver nucléaire dans leurs papiers. Le traitement médiatique de cette controverse peine cependant à rendre compte de la finesse des nuances apportées par rapport au scénario initial. Le grand public en déduit bientôt que les scientifiques ont simplement tendance à dramatiser et qu’il n’est pas utile de s’inquiéter.

Le concept d’hiver nucléaire a pourtant le mérite d’attirer l’attention de l’armée américaine sur les questions climatiques, motivant ainsi l’Etat américain à investir dans des grands programmes de recherches en climatologie.

Il permet également à un certain public de se familiariser avec la possibilité que les humains puissent causer des bouleversements climatiques globaux. Les champignons nucléaires incarnent la faculté des humains à s’exterminer eux-mêmes via leur propre technologie par un jeu de réactions en chaînes physiques et biologiques. Le concept d’hiver nucléaire permet ainsi d’initier un public profane aux logiques écosystémiques.

“L’hiver nucléaire était intrinsèquement lié à des préoccupations plus globales à propos du bien-être de ce nouvel organisme vivant que l’on venait de découvrir et qui s’appelle la Terre.” — Wilfried Mausbach, historien

Enfin, le choix du terme “hiver” plutôt que d’un terme technique ou ésotérique rend le concept accessible à un large public. Ce choix a pourtant été favorisé par un concours de circonstances politique. Sous la présidence Reagan, la NASA tache en effet de ménager ses relations avec la Maison Blanche en évitant de toucher trop ouvertement aux sujets sensibles. Elle encourage donc ses scientifiques à contourner des termes tels que “guerre nucléaire” ou “armes nucléaires” dans leurs publications scientifiques. Carl Sagan et son équipe titrent alors sur un “hiver nucléaire”.

L’historien Lawrence Badash fait remarquer que cette contrainte finit tout de même par avoir l’effet inverse de la discrétion souhaitée par la NASA, puisque “le phénomène n’en est devenu que plus identifiable pour un large public”. Au coeur des années 1980, l’hiver nucléaire sera même abordé dans des livres pour enfants.

Vingt ans plus tard, des recherches menées par le météorologiste Alan Robock réactualiseront les travaux de Carl Sagan, dans la plus grande discrétion médiatique. Leurs résultats indiqueront que l’explosion d’une centaine de bombes de la taille de celle d’Hiroshima dans un conflit localisé entre l’Inde et le Pakistan, où les tensions sont très vives, pourrait en effet affecter la météo et le climat dans le monde entier.

Aujourd’hui encore, le risque d’un automne nucléaire est loin d’être totalement écarté…


Source principale :

  • Mausbach, Wilfried. “‘Nuclear Winter’ : Prophecies of Doom and Images of Desolation during the Second Cold War”.” In Nuclear Threats, Nuclear Fear and the Cold War of the 1980s. New York: Cambridge University Press, 2017.

Sources complémentaires :

  • Badash, Lawrence. “Nuclear Winter: Scientists in the Political Arena.” Physics in Perspective 3, no. 76 (2001).
  • Dörries, Matthias. “The Politics of Atmospheric Sciences: ‘Nuclear Winter’ and Global Climate Change.” Osiris, The University of Chicago Press, on behalf of The History of Science Society, 26, no. 1 (2011).
  • Robock, Alan, Luke Oman, Georgiy L. Stenchikov, Owen Brian Toon, Charles G. Bardeen, and Richard Turco. “Climatic Consequences of Regional Nuclear Conflicts.” Atmospheric Chemistry and Physics 7, no. 8 (2007).
  • The New York Times. “Nuclear Winter.” Retro Report, 2016. https://www.youtube.com/watch?v=JvrHzqMrXNM.
  • Turco, Richard, Owen Brian Toon, Thomas Ackerman, James Pollack, and Carl Sagan. “Nuclear Winter: Global Consequences of Multple Nuclear Explosions.” Science 222, no. 4630 (December 23, 1983).

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Qui suis-je ?

Alexandra d’Imperio, enchantée ! Mon métier, c’est la médiation scientifique : une forme de communication des sciences à destination du grand public. Je m’intéresse surtout aux relations entre sciences et société, en particulier aux défis environnementaux. Je propose des contenus (web, presse, radio), des conférences et du conseil en médiation scientifique. Vous pouvez consulter mon site professionnel pour en savoir plus et pour me contacter. A bientôt !

Nucléaire : comment les rapports de pouvoir influencent la perception du risque


On entend souvent que le grand public sur-estime le risque nucléaire. A moins que ce ne soit plutôt les experts scientifiques qui le sous-estiment ? En fait, le risque “réel” est une question très politique.

[Trigger Warning ] Cet article considère que la sociologie est une vraie science. Merci de prendre vos dispositions si vous être gravement allergique à toute forme de relativisme et de “post-modernisme”.


Les 2 et 3 mai 1986, de violentes pluies s’abattent sur le comté de Cumbria, au nord ouest de l’Angleterre. Rien d’inhabituel pour les moutons qui paissent tranquillement dans cette région montagneuse. Sauf qu’en tombant, les pluies plaquent au sol une quantité importante de césium 137, un élément produit par la fission de l’uranium et présent dans le nuage radioactif qui survole alors l’Europe. Le ministère de l’Agriculture se veut tout de même rassurant et estime que l’accident nucléaire de Tchernobyl n’aura pas de conséquences sur le territoire britannique.

Après la tempête, les autorités locales relèvent pourtant des niveaux alarmants de radioactivité au pays de Galles, en Ecosse, et dans le comté de Cumbria. Dans ce comté rural, le bétail risque d’ingérer les éléments radioactifs tombés sur les pâtures, et de contaminer ainsi les consommateurs de viande. Plus que tous les autres animaux, les moutons inquiètent les autorités à cause des méthodes d’élevage traditionnelles, qui impliquent le déplacement régulier des troupeaux à travers les montagnes. Des mesures d’urgence s’imposent, mais lesquelles ?

Le gouvernement mandate rapidement un contingent d’experts scientifiques. Après tout, qui mieux que des experts scientifiques pour évaluer les risques ? Sur place, leur collaboration avec les éleveurs locaux ne se passera pourtant pas comme prévu…

Rapidement, les experts procèdent à des prélèvements de terrain pour prédire le temps qu’il faudra pour que les taux de césium radioactif repassent sous des niveaux acceptables. Résultat : la moitié du césium radioactif devrait se désintégrer en 3 semaines. Ils estiment d’ailleurs que, d’ici là, l’herbe contaminée aura déjà été remplacée par de nouvelles pouces.

Comme les experts sont formels, le ministère de l’Agriculture décide d’interdire l’abattage et les déplacements des moutons pour une durée de 3 semaines, à partir du 20 juin. Plus de 2,5 millions de moutons répartis dans 5000 élevages sont concernés. De nombreuses familles se retrouvent d’un seul coup au bord de la ruine : c’est une catastrophe économique et sociale pour la région tout entière. Mais ce n’est pas la seule raison qui pousse les éleveurs à s’en prendre aux experts.

En fait, les éleveurs savent pertinemment que les calculs des experts sont faux. Et cela même s’ils n’ont jamais étudié la physique nucléaire. Comment peuvent-ils en être aussi certains ? Il se trouve qu’ils ont observé de près les méthodes des experts. Ces derniers n’ont prélevé que quelques échantillons de terrain et en ont déduit que le sol était uniformément argileux dans toute la zone, ce qui a ensuite servi de base à leurs calculs. Pour les éleveurs, cette simplification est complètement absurde ! Ils connaissent trop bien le terroir de leurs montagnes : les variations écologiques et climatiques y sont innombrables.

Mais lorsqu’ils s’adressent aux experts pour le leur faire remarquer, ils ne rencontrent que mépris et dédain de la part des grands intellectuels. Quelques jours après les premières déclarations du gouvernement, les autorités locales constatent pourtant que les taux de césium radioactif restent plus élevés que prévu dans beaucoup d’endroits.

S’en suit un long feuilleton de réévaluations scientifiques et de prolongations politiques. Il faudra en réalité 26 ans pour que toutes des restrictions pesant sur les élevages du comté de Cumbria soient levées.

Au fil des études, les éleveurs accumulent un certain nombre de griefs envers les experts scientifiques. Les scientifiques, en effet, mettent en place des expériences qui reposent sur des méthodes standardisées, qui se veulent universelles, mais qui nécessitent de simplifier et de réduire drastiquement la complexité de la situation locale. Et puis ils conçoivent des expériences irréprochables sur le papier mais impossibles à mettre en oeuvre. Ils imaginent par exemple de parquer les moutons dans des enclos alors qu’ils n’y sont pas du tout préparés, eux qui ont l’habitude des grands espaces. Les éleveurs savent que les moutons ne supporteront pas l’emprisonnement, et que cela pourrait même stresser les bêtes au point de fausser les résultats. Mais les experts décident de ne pas les écouter. Sans surprise, ces expériences échouent lamentablement.

“Pour eux, une ferme est une ferme et une brebis une brebis. Ils s’imaginent qu’on se contente de les produire à la chaîne ou quelque chose du genre”, raconte un éleveur. Le sociologue des sciences Brian Wynne, présent à l’époque, constate que les scientifiques ont souvent regroupé plusieurs fermes ou mêmes plusieurs vallées sous un même indicateur. Ce qui n’a aucun sens pour les éleveurs : ils savent que les modes de gestion des troupeaux varient d’une ferme à l’autre, et parfois au sein d’une même exploitation.

“Le coeur du problème entre épistémologie profane et connaissance experte se situait autour d’un partage entre une culture scientifique de la prévision et du contrôle tenue pour allant de soi et une vision propre aux éleveurs selon laquelle il était illusoire d’espérer un contrôle total sur le spectre entier des facteurs environnementaux et sociaux à prendre en compte dans la gestion d’un élevage. [….] L’idée même de prédictibilité paraissait intrinsèquement improbable aux éleveurs qui préféraient en conséquence les notions d’adaptabilité et de flexibilité, deux attitudes qui se trouvaient au centre de leur identité culturelle et de leur sens pratique.” — Brian Wynne, “Une approche réflexive du partage entre savoir expert et savoir profane”, les Cahiers de la sécurité intérieure, n°38, 1999.

Le mépris des experts à l’égard des savoirs profanes est ici révélateur de la façon dont nos autorités politiques et scientifiques conçoivent les risques.


Risques réels et risques perçus

Après l’accident de Fukushima, le baromètre de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire constatait que les Français n’avaient jamais été aussi nombreux (55 % en septembre 2011) à estimer que les risques liés aux centrales nucléaires étaient élevés, et n’avaient jamais été aussi peu nombreux (24 %) à accorder leur confiance aux autorités.

A propos des risques d’accident nucléaire majeur, l’économiste François Lévêque écrit pourtant :

“Un accident nucléaire majeur est un événement rare. Partant, sa probabilité est surestimée. Comme la variole ou le botulisme, sa fréquence est perçue par le public comme plus grande qu’elle n’est.” — François Lévêque, Nucléaire On/Off : Analyse économique d’un pari, 2013.

On considère souvent que les experts scientifiques sont les seules personnes légitimes et compétentes pour évaluer un risque. Cette évaluation scientifique permettrait de définir un risque “réel”, “rationnel” et “objectif”. A l’inverse, on considère que le grand public n’en a souvent qu’une perception fantasmée, émotionnelle et subjective.

De fait, il y a souvent un décalage entre, d’un côté, la manière dont le grand public perçoit un risque et, de l’autre, le résultat du calcul probabiliste réalisé par les scientifiques. Mais ce décalage s’explique-t-il uniquement par des biais cognitifs, des peurs irraisonnées et un manque criant de connaissances ? On remarquera évidemment que seuls les profanes sont accusés d’être subjectifs ou biaisés et de manquer de connaissances.

Les sciences sociales tendent pourtant à rejeter cette opposition entre des risque réels, “objectifs”, et des risques perçus, “subjectifs”. La sociologie du risque se penche sur la question depuis les années 1980 et montre que l’évaluation des risques est même subjective par nature. Ou, comme le résume le sociologue Patrick Peretti-Watel, que lévaluation du risque dépend surtout du point de vue duquel on se place.

Alors oui, la subjectivité, les biais et le manque d’information sont bien présents, mais ils ne concernent pas que les profanes…


Des probabilités pas très rationnelles ?

Elles semblent nombreuses, les expériences en psychologie qui tendent à montrer que les humains ont une perception erronée des probabilités.

Les probabilités sont pourtant très importantes pour le calcul scientifique d’un risque. Il se compose en général de deux mesures : la probabilité d’occurrence d’un événement et l’ampleur de ses conséquences physiques ou matérielles.

Puisque nous percevons mal les probabilités, notre conception des risques serait-elle donc naturellement irrationnelle ?

Dans les années 1990, l’anthropologue britannique Mary Douglas constate que les humains savent très bien appréhender une multitude de dangers et d’incertitude liés à leur environnement habituel. C’est une pensée intuitive, qui repose sur des pratiques quotidiennes, mais qui n’a aucune chance de transparaître dans les expériences complètement artificielles réalisées en laboratoires.

“N’importe quelle tribu de chasseurs, de pêcheurs, les éleveurs ou les marins ont une compréhension intuitive des probabilités, qui leur sert à évaluer leur matériel, à prédire le temps, la marée, le comportement des poissons, des moutons.” — Mary Douglas, citée par Patrick Peretti-Watel dans La Société du risque”, 2010.

Un pêcheur qui sait très bien évaluer les dangers de la mer ne peut pas s’appuyer sur ses connaissances ou son savoir-faire pour prédire la couleur des 100 prochaines billes qui sortiront d’une boîte en plastique.

Pendant des millénaires en effet, les humains ont été confrontés à des dangers relativement similaires. Parmi eux, on trouve évidemment les catastrophes naturelles comme les tempêtes, inondations, séismes, éruptions volcaniques etc. A partir des 18ème et 19ème siècles, le développement des méthodes statistiques a même permis de montrer que ces événements se produisaient avec une certaine régularité. Il y a bien sûr les événements saisonniers, qui surviennent d’une année sur l’autre et dont les risques sont bien connus. Mais on peut également citer des événements plus rares comme les “crues centennales” à Paris qui, comme leur nom l’indique, se produisent en moyenne une fois par siècle.

Les choses se présentent différemment pour les risques technologiques et industriels. Ils exposent aujourd’hui nos sociétés à des catastrophes environnementales qui répondent à une tout autre logique, car ces catastrophes ne sont plus “naturelles” mais causées par les humains eux-mêmes. Les catastrophes naturelles classiques ont en général un début et une fin : mêmes les plus impressionnantes ont des limites dans le temps et dans l’espace. En revanche, certaines grandes catastrophes industrielles peuvent dorénavant être imprévisibles et irréversibles.

Le sociologue Patrick Peretti-Watel fait remarquer que pour certaines catastrophes rarissimes, comme les accidents nucléaires, ou très diffuses, comme la pollution atmosphérique et les perturbateurs endocriniens, il devient presque impossible de calculer une probabilité d’occurrence.

Il est d’ailleurs tout aussi difficile d’estimer les conséquences de ces catastrophes industrielles, parce qu’elles concernent des écosystèmes et des réactions en chaîne tellement complexes, que même les modèles scientifiques les plus poussés ne peuvent les prédire de manière exhaustive. Parfois les conséquences peuvent concerner un pays entier, un continent, voire même toute la planète, pour des dizaines, des centaines ou des milliers d’années. C’est le cas de la catastrophe climatique en cours, dont les nouveaux modèles scientifiques réévaluent sans cesse la gravité.

A propos du risque d’accident nucléaire, l’économiste François Lévêque constate que la réalité s’est éloignée des prévisions scientifiques.

“Avant la fusion de cœur des réacteurs 1, 2 et 3 de Fukushima Daichi, huit accidents majeurs affectant des centrales nucléaires s’étaient déjà produits dans le monde. Ce chiffre est élevé par rapport à celui escompté par les experts. Les observations ne semblent pas coller avec les résultats des modèles probabilistes d’accidents nucléaires élaborés depuis les années 1970. Paradoxalement, le nombre d’accidents majeurs est plus proche du risque perçu par les citoyens.” — François Lévêque, Nucléaire On/Off : Analyse économique d’un pari, 2013.


Une question de point de vue

Le chercheur Patrick Peretti-Watel considère que si certaines divergences entre experts et profanes sont souvent irréconciliables, ce n’est pas qu’une question de rationalité. Pour la simple et bonne raison que le “risque” n’existe pas à l’état naturel : il s’agit d’une construction sociale. C’est un concept inventé par les humains pour essayer de prédire, de quantifier, et donc de maîtriser un certain nombre de dangers.

Il se trouve que les scientifiques ont choisi de se représenter ces dangers à travers un calcul probabiliste. Pour les scientifiques, le risque est donc un chiffre. Il est décrit comme le résultat d’un calcul rationnel et objectif, ce qui le rendrait incontestable. Ce chiffre obtenu de manière scientifique est souvent qualifié de risque “réel”, par opposition au risque “perçu” par les profanes. Pourtant, le risque “réel” tel que défini par les scientifiques n’en reste pas moins une représentation mentale produite par des conventions sociales.

“La notion d’amplification du risque a le tort de laisser entendre (sans vraiment le dire) qu’il existe un risque réel, objectif, qui est amplifié, donc déformé, par les médias et le public. Dans le cas de la vache folle, en s’appuyant sur les certitudes scientifiques acquise depuis la fin des années 90, on pourrait tout aussi bien défendre le point de vue inverse : les experts et les autorités n’ont-ils pas “diminué” le risque ?” — Patrick Peretti-Watel, La Société du risque, 2010.

On l’a dit, le risque est une construction sociale. Or on ne peut réduire une construction sociale à un seul et unique calcul, aussi “scientifique” soit-il.

Le chercheur Paul Slovic montre d’ailleurs que la manière dont on étudie les risques liés à une technologie peut la faire apparaître plus ou moins risquée, sans rien changer à la formule mathématique. Entre 1950 et 1970, on peut dire que les risques d’accidents mortels dans les mines de charbon américaines ont diminué si l’on compare le nombre d’accidents mortels au nombre de tonnes de charbon produites. Mais si l’on ramène le nombre d’accidents mortels au nombre total d’employés, on peut dire que les risques d’accidents mortels ont au contraire légèrement augmenté.

Lequel des deux indicateurs est-il le meilleur pour estimer les risques d’accidents mortels dans les mines de charbon ? Eh bien cela dépend du point de vue ! Pour le gouvernement et les industriels, l’objectif est à l’époque de garantir la production d’une grande quantité d’énergie : ils privilégient une vision du risque centrée sur la production de charbon. Mais pour un syndicat de travailleurs, l’objectif est de garantir avant tout la sécurité physique des employés : il privilégie donc une vision du risque centrée sur le nombre total d’employés.

La manière dont on définit un risque détermine la solution qui apparaîtra comme étant la plus “rationnelle” . Si le risque est défini d’une certaine façon, alors une option va inévitablement apparaître comme étant la plus rentable ou la plus sûre ou simplement “la meilleure”. Si le risque est défini d’une autre façon, de manière à englober des éléments de contexte et des critères qualitatifs, les solutions seront probablement hiérarchisées autrement. La personne qui choisit la définition du risque détient le pouvoir.” — Paul Slovic, “Trust, Emotion, Sex, Politics, and Science: Surveying the Risk-Assessment Battlefield”, Risk Analysis, Vol 19, No 4, 1999.

Les sociologues des sciences le savent bien : l’appréciation d’un risque est avant tout une question de culture et de valeurs, quelque soit la compétence ou l’incompétence scientifique de chacun. Au-delà des chiffres bruts, ce sont nos valeurs qui donnent un sens aux risques et qui leur donnent une signification particulière.

C’est d’ailleurs parce que nous nous appuyons sur certaines valeurs que nous faisons la différence entre des “bons” risques, qui seraient acceptables et nécessaires, et des “mauvais” risques qu’il faudrait à tout prix éviter. Comme ces valeurs ne sont pas toujours universelles, nous ne sommes pas toujours d’accord à propos de ce qui constitue un “bon” ou un “mauvais” risque.

Certains citoyens estiment par exemple que les conséquences potentielles d’un accident nucléaire seraient absolument inacceptables, quelqu’en soit la probabilité d’occurrence. Les scientifiques peuvent passer autant de temps qu’ils le veulent à essayer de montrer qu’il est extrêmement improbable qu’un tel événement ne survienne, la question n’est pas là. Le risque n’en vaut tout simplement pas la chandelle.

“Les experts du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) disposent de tout un arsenal rhétorique pour prouver la sûreté du parc nucléaire français, mais ces arguments ne convainquent pas un militant écologiste qui estime tout simplement que l’Homme n’a pas le droit de jouer avec la Nature. — Patrick Peretti-Watel, La Société du Risque, 2010.

Bien entendu, il ne s’agit pas là du seul argument retenu contre la production d’énergie nucléaire par les écologistes, et l’on pourrait citer de nombreuses préoccupations écologiques, sanitaires et économiques. Mais pour citer un autre argument éthique, certains opposants au nucléaire estiment par exemple qu’il est tout simplement injuste d’imposer nos déchets nucléaires aux générations futures.

D’après le chercheur américain Paul Slovic, un certain nombre d’interrogations morales influencent la manière dont la population perçoit les risques. Des interrogations que le calcul probabiliste ne prend pas du tout en compte !

Ici comme souvent, il y a un gouffre entre des experts scientifiques qui accordent beaucoup de valeur à un calcul probabiliste qui se voudrait “apolitique”, et des profanes qui se posent des questions éminemment politiques.


Evaluer le risque politique

A la différences des risques pré-modernes, dont font partie les catastrophes “naturelles”, les nouveaux dangers industriels peuvent être invisibles et imperceptibles pour le commun des mortels. La contamination nucléaire n’a ni odeur ni couleur. C’est aussi le cas pour les ondes téléphoniques, la pollution atmosphérique ou les perturbateurs endocriniens.

Des appareils scientifiques sont donc indispensables pour constater la présence de ces dangers et mesurer leur évolution. Dans ces conditions, comment reprocher à des profanes de ne pas avoir conscience d’une menace qu’il leur est biologiquement impossible de percevoir ?

En réalité, on leur demande surtout de se fier aux déclarations des autorités politiques et scientifiques. Et là, il y a comme un couac. Comme l’explique Paul Slovic, l’une des préoccupations qui influencent le plus la perception d’un risque est la suivante : peut-on vraiment faire confiance aux autorités et à leurs experts ?

Les experts scientifiques interprètent souvent la défiance des citoyens à l’égard de leur autorité comme le résultat de puissants biais cognitifs. Mais ce genre d’interprétation “apolitique” révèle aussi une certaine naïveté de la part des experts.

Les autorités politiques et scientifiques ont longtemps laissé croire qu’elles étaient parfaitement en mesure de contrôler les risques industriels et technologiques. Pourtant, avec la multiplication des accidents industriels et des catastrophes environnementales, nombre de citoyens se sentent floués. Pour ces citoyens, les autorités aurait même facilité la prolifération de certains risques au nom d’intérêts politiques et économiques.

L’invisibilité des nouveaux risques semble bien être le facteur déterminant de leur prolifération, dans une société qui valorise la réussite matérielle, donc une “culture du visible”. La course entre les richesses perceptibles et les risques imperceptibles est jouée d’avance : un mal invisible ne peut rivaliser avec un bien visible. Paradoxalement, c’est justement pour cette raison que les risques finissent par l’emporter.” — Patrick Peretti-Wattel, La Société du risque, 2010.

Après les accidents nucléaires de Tchernobyl et Fukushima, on peut légitimement supposer qu’une partie du décalage entre évaluation scientifique et profane repose sur une méfiance grandissante des citoyens à l’égard des autorités politiques et scientifiques.

Dans un système politique qui se définit comme démocratique, les citoyens ne supportent plus que des risques importants leur soient imposés par une élite politique et économique.

Ce sont là encore des préoccupations capitales pour les profanes. D’après Paul Slovic, elles se décomposent comme suit :

  • Le risque est-il volontaire ou subi ? Autrement dit, m’a-t-on laissé la possibilité de refuser ce risque ?
  • Le risque est-il individuellement contrôlable ? Puis-je contrôler moi-même mon exposition à ce risque ?
  • Le risque est-il juste ? Est-il produit par certains mais supporté par d’autres ?”

Si un risque est perçu comme involontaire, incontrôlable et/ou injuste, les citoyens perçoivent ce risque comme étant globalement plus élevé.

Actuellement, les projets nucléaires laissent peu de place au consentement des individus et à la gestion démocratique des installations ou de leurs objectifs. Par ailleurs, le nucléaire est souvent perçus comme un risque “injuste”, parce qu’il menacerait un nombre incalculable d’humains et d’êtres vivants mais bénéficierait en priorité à une petite élite d’humains. Pour certains, le nucléaire coche ici toutes les mauvaises cases.

Les éleveurs de Cumbria n’ont pas eu leur mot à dire à propos de la construction de la centrale de Tchernobyl, et n’ont évidemment eu aucun contrôle sur leur exposition à ce risque. Ils n’ont pas non plus bénéficié de l’électricité produite à Tchernobyl. Après l’accident, des “experts” extérieurs sont venus dans leurs montagnes pour réaliser des études à la fiabilité douteuse. C’est de leurs propres yeux que les éleveurs ont pu constater les failles de tout un système d’expertise, de l’URSS jusqu’à leurs fermes. Sans même les consulter, le gouvernement a ensuite décidé de leur appliquer des restrictions qui ont eu des répercussions dramatiques sur leur activité, leurs familles et leurs vies. Que peuvent bien penser ces éleveurs de la gestion des risques nucléaires ?

Ce n’est pas pour rien que les profanes évaluent le risque à l’aune de critères politiques qui dépassent largement les formules mathématiques des experts. Pour Patrick Peretti-Watel, la nature des nouveaux risques industriels et technologiques requiert même un nouveau contrat social. Au-delà des questions purement “scientifiques”, ces risques impliquent en effet des décisions d’une importance considérable pour l’équilibre de nos sociétés.


Tous inégaux face au risque

Certaines études tendent même à montrer que les citoyens ont une perception différente des risques selon leur profil socio-démographique. C’est-à-dire qu’ils ne perçoivent pas les risques de la même manière selon qu’ils sont riches ou pauvres, diplômés ou non, blancs ou racisés, hommes ou femmes.

Ce n’est pas une question de rationalité, mais de vulnérabilité. Les recherches en sociologie et en géographie l’ont déjà bien documenté : nous ne sommes pas tous égaux devant les risques eux-mêmes.

Certaines classes sociales et certains groupes sociaux sont beaucoup plus touchés que d’autres par les maladies et les problèmes environnementaux. Par exemple, les installations les plus polluantes se trouvent en général dans les endroits où habitent les personnes les plus pauvres. Aux Etats-Unis, des chercheurs ont même montré que les populations noires et les minorités ethniques sont exposées de manière disproportionnée aux problèmes environnementaux ; ça s’appelle le racisme environnemental. Peut-on vraiment s’étonner que ces personnes se sentent plus menacées ?

De fait, les risques sont répartis de manière asymétrique au sein de la société. Cette inégalité correspond tout à fait aux discriminations sociales habituelles.

La communauté scientifique n’est d’ailleurs pas épargnée par le phénomène. A compétences égales, les femmes scientifiques percevraient certains risques comme étant plus élevés. Dans une étude, Richard P. Barke, Hank Jenkins-Smith et Paul Slovic ont pu constater que les risques nucléaires étaient perçus comme étant plus élevés par les chercheuses en physique que par les chercheurs de la même discipline. Cette différence ne s’explique ni par un manque de rationalité ni par un manque de connaissances de la part des chercheuses.

De nombreuses études réalisées aux Etats-Unis ont pu remarquer que, par rapport au reste de la population, les hommes de couleur blanche perçoivent régulièrement les risques sanitaires, technologiques et environnementaux comme étant plutôt faibles. Mais cela ne concernerait pas tous les hommes blancs. Paul Slovic et ses collègues ont remarqué dans une étude que seulement un tiers de ces hommes blancs avaient une perception extrêmement faible des risques, si bien qu’ils tiraient la moyenne du groupe entier vers le bas.

En décortiquant leurs données, les chercheurs ont remarqué que ce petit groupe d’hommes blancs était particulièrement éduqué, avec une proportion élevée de diplômés de l’enseignement supérieur, que beaucoup d’entre eux avaient des revenus élevés et qu’ils étaient plutôt conservateurs.

Les sciences sociales proposent une explication très politique à ce white man effect bien connu des chercheurs. Les hommes blancs éduqués et aisés tendent à considérer que le monde est moins risqué parce que le monde est effectivement moins risqué pour eux. Ce sont eux qui détiennent le plus de pouvoir économique et politique, de sorte que les technologies et les lois sont façonnées à leur avantage. Ce sont donc eux qui en tirent le plus de bénéfices, tout en y étant les moins vulnérables.

A l’inverse, les femmes, les populations racisées et les classes populaires tendent à considérer que le monde est plus risqué parce que le monde est effectivement plus risqué pour elles. De manière générale, elles profitent beaucoup moins des bénéfices des technologies, ont moins de pouvoir économique et politique, et sont donc moins en mesure de contrôler leur environnement. Elles se retrouvent donc plus souvent en situation de vulnérabilité, confrontées à des risques subis, incontrôlables et injustes.

“On comprend bien pourquoi l’argumentaire traditionnel basé sur le calcul probabiliste des risques ne suffit pas pour amener les gens à voir le monde de la même manière que les hommes blancs”.— Paul Slovic, “Trust, Emotion, Sex, Politics, and Science: Surveying the Risk-Assessment Battlefield”, Risk Analysis, Vol 19, No 4, 1999.

La manière dont les profanes, et en particulier les femmes, les populations racisées et les classes populaires perçoivent les risques ne se résume donc pas à des questions de rationalité et de connaissances scientifiques. Elle prend aussi racine dans des réalités politiques quotidiennes dont les experts scientifiques, qui ont souvent une situation socio-économique privilégiée, n’ont pas toujours conscience…


Bibliographie indicative

  • Richard P. Barke, Hank Jenkins-Smith and Paul Slovic, “Risk Perceptions of Men and Women Scientists”, Social Science Quarterly, Vol. 78, №1, March 1997, pp. 167–176.
  • François Lévêque, “Le risque d’accident nucléaire majeur : calcul et perception des probabilités”, in Nucléaire On/Off : Analyse économique d’un pari, Dunod, 2013.
  • Patrick Peretti-Watel, La Société du risque, La Découverte, 2010.
  • Paul Slovic, “Trust, Emotion, Sex, Politics, and Science: Surveying the Risk-Assessment Battlefield”, Risk Analysis, Vol 19, No 4, 1999.
  • Brian Wynne, “Une approche réflexive du partage entre savoir expert et savoir profane”, Les Cahiers de la sécurité intérieure, n°38, 1999.

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Bienvenue dans la vallée empoisonnée


En décembre 1930, un brouillard étrangement épais et irritant s’installe dans la vallée industrielle de la Meuse (Belgique). Des milliers de personnes tombent malades, plusieurs dizaines décèdent. Immédiatement, les autorités et les experts accusent… la météo.


Cette histoire est principalement basée sur la thèse de doctorat d’Alexis Zimmer, “Le brouillard mortel de la vallée de la Meuse” (2013).


Lundi 1er décembre 1930.

Le jour se lève sur Liège et ses environs. Il fait froid : 1 ou 2°C, tout au plus. Et puis il y a quelques brumes dans la vallée. Oh, pas grand chose, juste de légers voiles. C’est presque l’hiver.

Au petit matin, les ouvriers affluent vers les usines Cockerill à Seraing, ville limitrophe de Liège, en amont sur la Meuse. La vallée accueille les hauts-fourneaux de ce groupe sidérurgique depuis plus d’un siècle.

A vrai dire, cette petite portion de Belgique concentre un nombre incalculable d’activités industrielles. Sur une vingtaine de kilomètres, entre Huy et Liège, se trouvent également des carrières de pierre, des cimenteries, des aciéries, des laminoirs à cuivre, à acier et à fer, de nombreuses usines à zinc, deux usines d’engrais chimiques, des fabriques d’acide sulfurique, une fabrique d’explosifs, et plein d’autres choses encore. A cela il faut ajouter les centrales électriques et les usines à gaz qui permettent d’alimenter toutes ces industries. La vallée est bardée de cheminées, dont les plus hautes culminent à 65 mètres de hauteur.

Au sol, quelques voiles cotonneux sont posés ici et là, sur la rive gauche de la Meuse. Un anticyclone s’installe progressivement en altitude. La pression atmosphérique est si forte qu’elle recouvre la région comme un couvercle étanche. Pas un vent ne filtre. Alors que les ouvriers s’affairent dans les usines de la vallée de la Meuse, plus rien ne bouge dans le ciel.

A la fin de la journée, les brumes sont toujours là.


Mardi 2 décembre.

Les brumes se répandent doucement, mais sûrement. Qui s’étonnerait d’un brouillard un peu persistant au mois de décembre ?

En altitude, l’anticyclone n’a pas bougé d’un pouce. Le brouillard, lui, semble remuer. Il est un peu étrange. Il a une couleur. Et puis il a aussi une odeur… Oui, c’est ça, il est un peu jaunâtre. Et cette odeur, serait-ce celle du souffre ?

Les habitants ne s’alarment pas mais commencent à s’interroger. Vous ne trouvez pas qu’il tourne, ce brouillard ? On dirait qu’il est trop lourd, qu’il descend le long des collines.

Ces habitants ne le perçoivent pas encore, mais les fumées industrielles ne peuvent déjà plus s’échapper de la vallée. A cause d’un phénomène d’inversion des températures, elles sont rabattues par un plafond atmosphérique qui se situe entre 70 et 80 mètres au-dessus du sol, soit quelques mètres à peine au-dessus des sorties de cheminées. Aucune issue possible vers le haut. Les collines de 90 à 120 mètres d’altitude empêchent également l’air de circuler sur les côtés. La vallée est maintenant un tunnel.

Le brouillard ne cesse de s’épaissir. Il commence à gagner les moindres recoins. Les ruelles s’obscurcissent. Et puis ça pique. Vous ne trouvez pas que ça pique ?


Mercredi 3 décembre.

Au petit matin, le brouillard a encore gagné du terrain. Il imprègne pratiquement toute la vallée.

A Engihoul, un couple de fermiers et leurs ouvriers agricoles commencent leur journée comme à leur habitude. Le brouillard gêne un peu la vue, mais il ne les empêche pas de percevoir les objets et les reliefs. Au cours de la journée cependant, le brouillard s’épaissit à vue d’œil. En début d’après-midi, ils ont de plus en plus de mal à se distinguer les uns des autres. Ils commencent à se sentir mal. Il y a comme une odeur âpre qui brûle la gorge. Ils se mettent à tousser. De plus en plus. Et ils crachent. De leurs poumons sort une matière un peu jaune, ou bien un peu noire. Elle a l’air sucrée.

Le facteur d’Engis se trouve mal lui-aussi. Mais il doit encore sillonner la commune, alors il imprègne son mouchoir d’eau de Cologne et se couvre le visage avec ce masque de fortune. D’autres habitants l’imitent.

Depuis quelques heures, on n’y voit plus grand chose. Il faut conduire tous phares allumés en pleine journée et avec la plus grande prudence. L’air a un goût désagréable. Pour certains, la respiration devient très pénible, avec cette gorge irritée, qui gratte et qui pique. D’autres ont des maux de têtes et des nausées.

Pendant ce temps, le brouillard continue de remuer. Un ouvrier d’une carrière de pierre réalise qu’il n’a jamais vu un brouillard aussi compact. “On dirait une véritable pâte ; sa surface est irrégulière et en mouvement.”

Du brouillard, il y en a sur une grande partie de l’Europe de l’ouest ce jour-là. Il est tellement épais qu’il paralyse les transports maritimes, terrestres et aériens. Des centaines de navires sont immobilisés. Les accidents de circulation se multiplient. Mais seule la vallée de la Meuse semble avoir autant de mal à respirer.

En fin de journée, la population de la vallée ne relativise plus du tout. Les malades et leurs familles, inquiétés par ces symptômes aussi inhabituels que soudains, commencent à appeler leurs médecins. Ces derniers seront rapidement débordés…


Jeudi 4 décembre.

La nuit a été difficile. Les habitants l’ont passée à suffoquer bien plus qu’à dormir, tout comme leurs animaux. Confronté à la souffrance insoutenable de ses bêtes, un éleveur de porcs a pris la décision d’abattre l’intégralité de son cheptel dans la nuit, espérant ainsi que la viande resterait propre à la consommation.

Le brouillard, défiant toute logique, continue de se renforcer. Mais enfin, jusqu’où cela peut-il encore aller ? Les brumes jaunâtres sont de plus en plus compactes, de plus en plus opaques. Elles irritent les poumons et les bronches. Leur épaisseur atteint maintenant 120 mètres et remplit toute la vallée : même les hauteurs sont prises au piège. Partout, les symptômes s’aggravent encore. C’est la panique.

Les ouvriers, obligés de rester travailler, toussent et suffoquent. Dans la journée, le châtelain Wilmans est pris de vertiges et s’alite. S’il tente de se lever, il vacille et risque de s’évanouir.

Les médecins et vétérinaires, quant à eux, essaient tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’à leurs patients. Les hôpitaux commencent à recevoir des “malades du brouillard”. Reste-t-il encore quelqu’un dans cette vallée qui ne soit pas atteint ? Toutes et tous, à quelques exceptions près, souffrent du même mal. Des milliers de personnes, en même temps.

En milieu d’après-midi, un pharmacien de la vallée constate que le brouillard est devenu absolument opaque. Les clients affluent dans son officine, espérant y trouver un soulagement. Mais quel remède peut-il bien leur proposer ? Lui-même est complètement déconcerté. En plus de l’odeur persistante de suie, le pharmacien remarque qu’une sorte de poussière grise, grasse et collante, se dépose partout.

Il y a bien des microparticules* de suie qui flottent dans l’air : selon toute vraisemblance, avec une atmosphère aussi immobile, il pourrait leur falloir jusqu’à 6 jours pour redescendre au sol depuis la cime des cheminées, à 60 mètres. Les particules de suie émises les jours précédents commencent donc à s’accumuler dans l’air et à se mêler au brouillard. De si petites particules, qu’elles soient liquides ou solides, peuvent être inhalées très facilement.

Contraints de tenter le tout pour le tout, des éleveurs décident d’emmener leurs troupeaux sur les collines. Mais l’effort physique demandé est trop difficile dans ces conditions : les bêtes sont nombreuses à mourir en chemin. En contre-bas, certains cadavres de bovins gisent dans les étables, à défaut de pouvoir être évacués.

Levant les yeux, des habitants remarquent que les fumées sortant des cheminées sont immédiatement rabattues vers le sol. Ceux qui le peuvent se calfeutrent dans leur habitation. A l’intérieur, ils se chauffent autant que possible pour essayer de dissoudre le brouillard qui s’engouffre par le moindre interstice. Et si… et si les usines à zinc avaient quelque chose à voir avec ce chaos ?

Les nuisances de l’industrie du zinc ne sont un mystère pour personne et suscitent des interrogations depuis longtemps. On sait bien que ces usines dégagent une odeur âcre, qui incommode même les plantes. Il n’y qu’à voir : on ne peut quasiment rien faire pousser autour des usines, même les arbres sont rachitiques.

La population a déjà essayé de contester l’implantation de certaines industries dans la Province de Liège. Quelques générations auparavant, entre 1853 et 1860, elle s’est violemment opposée à l’industrie chimique et à celle du zinc. Face aux manifestations et aux barricades, les autorités ont envoyé l’armée. Les industriels, soutenus par le gouvernement, ont ensuite sollicité des experts universitaires pour tenir un discours rassurant. Compte tenu de la répression, les habitants ont arrêté de manifester mais n’ont pas été rassurés pour autant.

Vue des établissements Cockerill, Seraing, début XXème siècle

En fin d’après-midi, Louise, 20 ans, est brusquement prise de vertiges et de nausées alors qu’elle rentrait chez ses parents. Et puis elle a très mal à la poitrine. Ses parents appellent immédiatement le médecin.

Jean, ancien mineur de 69, revient péniblement de son rendez-vous chez le coiffeur. Il explique à sa femme qu’il a “du feu dans la poitrine”, avant d’être pris de vomissements. Eux aussi appellent le médecin.

Jeudi soir, on recense les premiers décès.


Vendredi 5 décembre.

Combien de personnes ont-elles perdu la vie pendant la nuit ? C’est encore difficile à dire. Le brouillard complique les déplacements et les communications.

A l’aube, Louise est encore agonisante. Malheureusement, elle décède quelques minutes après. Jean mobilise toutes ses forces pour résister.

Dans la journée, on compte des dizaines de décès. La plupart de ces personnes sont tombées malades subitement et n’ont survécu que quelques heures. Epuisé, Jean s’éteint dans l’après-midi, malgré les prières de sa femme.

C’en est trop ! Le bourgmestre d’Engis, la commune la plus durement touchée, décide de lancer l’alarme. Il demande à la Commission de l’Hygiène de la Province de Liège d’intervenir au plus vite.

Au même moment, le brouillard commence enfin à se dissiper. Soulagement ! Serait-ce bientôt la fin du calvaire ?

Lorsque les experts de la Commission de l’Hygiène arrivent à Engis, il n’y a déjà plus grand chose à voir… Ils ne peuvent que constater l’hécatombe.

Ces deux derniers jours, le taux de mortalité dans la vallée a explosé. Il s’est passé quelque chose, c’est certain. Mais quoi ?


Samedi 6 décembre.

De l’air ! Enfin ! On n’a plus respiré comme ça depuis des jours.

Cependant, le soulagement est doux-amer. Les symptômes s’améliorent progressivement, même s’ils ne disparaissent pas pour autant. Et il y a tous ces morts… Combien sont-ils ? Le brouillard s’est dissipé, mais pas l’angoisse des habitants.

La presse annonce 39 décès. Ou bien 43, ou même 49. Et des centaines de malades, peut-être des milliers ? La “vallée empoisonnée” fait les gros titres dans la presse nationale comme dans les médias internationaux.

Les locaux et les journalistes soupçonnent les fumées industrielles, en particulier celles des usines à zinc. Y aurait-il eu un accident industriel ? Le brouillard aurait-il piégé les fumées ? Le bruit court que les usines à zinc seraient à l’arrêt depuis plusieurs jours. Elles ne pourraient donc pas être responsables.

Le New York Times propose un éventail d’hypothèses. Il mentionne les fumées des usines à zinc, mais également le retour d’une “peste noire”, ou la fracturation de plusieurs obus de la Première Guerre Mondiale, qui auraient été entreposés au fond d’une mine et dont le gaz se serait répandu dans le brouillard. D’autres journaux parlent même de germes semés par avions à des fins expérimentales, de variations du champ magnétique ou de matières cosmiques.

Dès le petit matin, l’inspecteur principal de la Commission d’Hygiène réunit en urgence les médecins de la vallée dans la maison communale d’Engis. Il veut les consulter et recueillir leurs témoignages. L’inspecteur est lui-même médecin. Ensemble, ils discutent de la possibilité d’une intoxication due à des fumées industrielles, mais évacuent rapidement cette hypothèse.

Il faut dire que la plupart de ces médecins connaissent bien l’industrie : c’est elle qui les rémunère. A l’époque, les patrons parient sur une attitude “paternelle” envers leurs ouvriers pour s’assurer leur fidélité et leur obéissance. A ce titre, ils prennent en charge les frais médicaux de leurs employés. Partenaires de ce paternalisme industriel, les médecins pèsent leurs mots pour éviter de mordre la main qui les nourrit.

Après une enquête de quelques heures seulement, l’inspecteur est prêt à partager ses conclusions. Il s’adresse aux journalistes et aux habitants qui attendent devant la maison communale. Beaucoup partagent l’hypothèse d’une intoxication causée par les fumées industrielles. Mais pas l’inspecteur. Lui affirme que le “seul brouillard” est responsable des nombreux décès. Le brouillard, combiné à la vague de froid, n’a fait qu’empirer certaines prédispositions cardiaques ou respiratoires.

Protestations dans l’assemblée. Mais enfin ! Et les usines ? Et les fumées ? Malgré les critiques de la foule, l’inspecteur persiste et signe : “Les médecins sont d’accord avec moi. Aussi, mon enquête est close.”

Un représentant du ministère de l’Intérieur, médecin également, abonde dans ce sens : “Les médecins pensent qu’il s’agit purement et simplement de morts naturelles, provoquées par le brouillard particulièrement intense, froid et humide”. Pour justifier son propos, il évoque les prescriptions des pharmaciens : ces remèdes ne sont pas ceux que l’on prescrit en cas d’intoxication. “Donc ils ne s’agissait pas d’intoxications”.

L’affaire est grave, tout de même. Alors quelques heures plus tard, à Liège, le procureur du Roi lance une instruction judiciaire à charge contre inconnu. Le conseil d’experts de la commission judiciaire sera dirigé par Jean Firket, professeur à la faculté de médecine et médecin légiste au parquet de Liège. Il sera accompagné dans son travail par un toxicologue, un météorologue, un spécialiste de chimie industrielle, un spécialiste des gaz de combat et un vétérinaire.

Le jour-même, l’équipe commence à examiner les malades et s’entretient à son tour avec les médecins. Il faudra certainement du temps pour faire la lumière sur cette affaire…


Dimanche 7 décembre.

Le brouillard n’est pas revenu, cet épisode semble définitivement terminé. Les symptômes continuent de s’estomper.

Mais la vallée reste en ébullition : on y attend la Reine aujourd’hui ! Elisabeth, troisième reine des Belges, a décidé de venir “réconforter les victimes”. La visite de la “reine-infirmière” est savamment mise en scène devant la presse. Accompagnée par les bourgmestres, elle rend visite aux familles. Elle assiste même à un cortège funèbre à Engis. A défaut de ressusciter les morts, elle “apporte à tous une parole de consolation”.


Dans le monde entier, la communauté scientifique continue de discuter des causes de ce “brouillard mortel”. Le français Jules Amar, considéré comme l’un des pères de la physiologie du travail, est persuadé que le taux d’humidité dans l’air était si élevé que les habitants ont pu mourir par… noyade. Ou quelque chose comme ça. C’est également l’hypothèse du Dr. Cot, médecin en chef du régiment des sapeurs-pompiers de Paris, qui parle d’une “noyade au ralenti”.

Pour d’autres médecins, cette histoire de brouillard mortel n’est qu’un grand délire ! D’après l’ancien ministre Pierre Nolf, président de la Croix Rouge belge, “le brouillard pur ne peut tuer personne” ! Nombreux sont les scientifiques à faire remarquer que le brouillard a touché une grande partie de l’Europe, mais que ces symptômes inquiétants n’ont été enregistrés que de la vallée de la Meuse. “Les asthmatiques et les cardiaques s’y étaient-ils donné rendez-vous ?” ironise un ingénieur civil.


Semaine du 8 au 14 décembre.

Le bilan dépasse la soixantaine de morts. De nombreux ouvriers ne peuvent pas retourner travailler à causes de la persistance des symptômes. Il leur faudra encore plusieurs jours avant d’être pleinement rétablis.

L’équipe de Jean Firket conduit une dizaine d’autopsies, en gardant à l’esprit l’hypothèse des gaz toxiques. Les experts constatent la présence d’emphysèmes pulmonaires : ils en déduisent que les difficultés respiratoires ont pu entraîner une série de réactions jusqu’à l’infarctus. Ils tiennent cependant à noter que les personnes décédées “présentaient un état antérieur mauvais des poumons ou du coeur”.

Dans le cadre de leur enquête, les experts se rendent dans les différentes usines, où ils constatent qu’aucun accident ni dysfonctionnement n’a eu lieu. Contrairement à la rumeur, les usines de zinc ont bel et bien continué à tourner pendant tout l’épisode de brouillard.

Surtout, les experts découvrent que ce “brouillard mortel” n’est pas le premier de l’histoire de la région. Les journalistes déterrent eux-aussi de vieilles affaires. Le mardi, La Libre Belgique publie :

“Ce n’est évidemment pas la première fois que la région industrielle de la Meuse est affectée par un brouillard qui incommode et rend malade les gens et les bêtes. Déjà en 1897 et en 1902, on constatait “une maladie du brouillard” ou “asthme du brouillard” dans la vallée de la Meuse entre Huy et Liège. En 1902, l’autopsie des animaux morts démontra qu’ils avaient succombé à l’emphysème pulmonaire. La même affection due au brouillard reparut en 1911, du 13 au 20 janvier. À cette époque, comme il y a quelques jours, on dut se borner à constater la nocivité du brouillard et à enregistrer les décès et les maladies sans pouvoir déterminer exactement les causes de la catastrophe.”

Les explications de la Commission de l’Hygiène et de la commission judiciaire ne convainquent ni les journalistes, ni les habitants. Le samedi, la célèbre revue Nature émet quelques doutes :

“ La présence de fumées toxiques comme cause des décès près de Liège semble être une supposition plus plausible que l’autre hypothèse proposée, qui est celle de la suffocation à cause de l’extrême densité du brouillard, parce qu’on ne peut guère supposer que les particules ordinaires de brouillard […] puissent empêcher les gens d’inhaler une quantité normale d’oxygène, même avec des poumons déficients.”

Les gouttelettes d’eau seraient-elles particulièrement agressives dans la vallée de la Meuse ?


Octobre 1931.

Un peu moins d’un an plus tard, les experts de la commission judiciaire rendent leur rapport. Durant cette fameuse semaine de décembre 1930, l’anticyclone a retenu dans le brouillard une grande quantité d’anhydride sulfureux issue de la combustion du charbon. Au contact de l’humidité et de la suie contenues dans le brouillard, l’anhydride sulfureux a pu s’oxyder et ainsi produire de l’acide sulfurique. Le zinc, le fer, ou de multiples autres éléments présents dans l’air ont certainement facilité cette réaction chimique.

Aussi les experts écrivent-ils que la production de telles substances “a été rendue possible par la réunion des conditions météorologiques exceptionnelles du début de décembre 1930.” Les usines ayant fonctionné tout à fait normalement durant cette période, ils pointent donc la responsabilité de… la météo.

Au final, aucune industrie n’est mise en cause ni poursuivie. La météo ne pouvant comparaître devant le juge, le parquet de Liège conclut à un non-lieu.


Une catastrophe… naturelle ?

Pour le chercheur Alexis Zimmer, ces conclusions reflètent bien l’état d’esprit des experts scientifiques et des responsables politiques. A aucun moment ils ne remettent en question l’impact environnemental “normal” des activités industrielles. Ces activités sont tellement indispensables à l’économie de la région qu’elles se fondent presque naturellement dans le paysage.

Dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres, les discours officiels cultivent une certaine ambigüité à propos des problèmes sanitaires causés par l’industrie. Ils savent trouver les bonnes formulations pour discréditer ou minimiser les plaintes. De toute façon, la pollution est une conséquence inévitable du développement économique. Oseriez-vous contester les bienfaits du développement économique ?

“Pour que cette catastrophe ait lieu, il a bien fallu nier, tout du moins négliger la dangerosité des ou de certaines émanations de l’industrie.” — Alexis Zimmer

Pour les autorités, une dernière question se pose cependant : comment éviter que cette catastrophe ne se reproduise ?

Fort heureusement, le problème est de nature météorologique, ce qui permet de trouver une solution tout aussi “météorologique”. Un partenariat est organisé entre l’Observatoire de Météorologie de Bruxelles, les bourgmestres et les industriels. L’Observatoire s’engage à les avertir en cas de danger. A eux, ensuite, de prendre leurs dispositions.

Pour les bourgmestres, ces mesures sont bien ridicules ! Les experts n’ont pas pris en compte les dégâts “ordinaires” causés par l’industrie et sont passés à côté d’une grande partie du problème. Aux yeux des habitants de la vallée, cette affaire ne fait que révéler la dangerosité du fonctionnement “normal” de l’industrie.

Pendant tout ce temps, les services d’hygiène britanniques ont accordé beaucoup d’attention à l’affaire du “brouillard mortel” de la Meuse. Une telle catastrophe pourrait-elle se produire à Londres ? Bien sûr que non, concluent-ils. La topographie de la ville est complètement différente de celle de la vallée de la Meuse. Le brouillard ne pourrait pas se retrouver ainsi pris au piège.

En décembre 1952, un brouillard étrangement épais et irritant s’installera dans la cité londonienne. Plus de 100 000 personnes tomberont malades, plusieurs milliers décèderont. Il sera plus tard connu comme le “grand smog de Londres”. Cette fois, la météo ne sera pas la seule à être mise en cause.

En septembre 1972, la vallée de la Meuse sera à nouveau touchée par un brouillard toxique. Les arbres perdront leurs feuilles et les potagers seront détruits.

En 2000, une statue sera érigée à Engis pour commémorer les victimes du “brouillard mortel” de 1930.


*Le terme de “microparticule” ne serait pas réellement utilisé à l’époque, il s’agit d’une notion beaucoup plus récente.

Sources :

  • Firket, Jean. “Fog Along The Meuse Valley.” Transaction of the Faraday Society 32 (1936).
  • “Fog and Mortality in the Meuse Valley.” Nature 126, no. 3189 (December 13, 1930): 940–940.
  • Nemery, Benoît, Peter H. Hoet, and Abderrahim Nemmar. “The Meuse Valley Fog of 1930: An Air Pollution Disaster.” The Lancet 375, no. 9257 (2001): 704–8.
  • Zimmer, Alexis. “Brouillard mortel : une histoire de la production de météores industriels, 19è/20è siècles. Le cas de la vallée de la Meuse.” Département de Philosophie, Université de Strasbourg, 2013.
  • — — — . “‘Le Brouillard Mortel de La Vallée de La Meuse’ (Décembre 1930) Naturalisation de La Catastrophe.” In Débordements Industriels : Environnement, Territoire et Conflit XVIIIè-XXIème Siècle, Presse Universitaire de Rennes., 2013.

Pour en savoir plus, voir le livre Brouillards Toxiques : Vallées de La Meuse, 1930, Contre-Enquête (Zones Sensibles, 2016), tiré de la thèse d’Alexis Zimmer.


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Recherche En Cours — L’émission de toutes les sciences sur AligreFM


Vous le savez peut-être (ou pas ?), je co-anime une émission de radio consacrée aux sciences et à la recherches.

Vous trouverez ici quelques épisodes qui pourraient fort vous intéresser.


Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a 30 ans. Ses travaux sont aujourd’hui au centre des négociations internationales.

Quel rôle cette institution scientifique joue-t-elle dans les débats politiques ?

Amy Dahan est directrice de recherche émérite CNRS, historienne et sociologue des sciences. Spécialiste des relations entre expertise climatique et gouvernance internationale, elle a co-écrit Gouverner le climat ? 20 ans de négociations climatiques (2015) avec Stefan Aykut.

Valérie Masson-Delmotte est paléoclimatologue, directrice de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives. Elle est également co-présidente du groupe n°1 du GIEC.


Les théories de l’effondrement ont le vent en poupes. Télévision, presse, médias en tout genre, consacrent de plus en plus de sujets à “l’effondrement”. Mais l’effondrement de quoi, d’abord ?

Dans leur ouvrage “Comment tout peut s’effondrer” (2015), Pablo Servigne et Raphaël Stevens documentent l’hypothèse selon laquelle notre civilisation pourrait “s’effondrer” dans les années ou décennies à venir.

Depuis lors, la question de l’effondrement est fortement associée à la “collapsologie”, néologisme fondé sur le terme anglais “collapse” (effondrement), qui serait l’étude transdisciplinaire des systèmes complexes en effondrement.

Les théories de l’effondrement sont-elles crédibles ? Qu’apporte la collapsologie ? Quelle importance accorder aux récits collectifs sur notre civilisation, et sur son effondrement possible ?

Emmanuel Hache est chercheur associé à l’IRIS, et porteur du projet GENERATE (Géopolitique des Energies Renouvelables et Analyse Prospective de la Transition énergétique).

Vincent Mignerot est écrivain, chercheur indépendant, fondateur et président d’honneur de l’association Adrastia.


Difficulté de diagnostique, formation insuffisante du corps médical, parcours de soin qui ressemble souvent à un chemin de croix, changement climatique qui semble réussir aux tiques, moyens pour la recherche indigents… la maladie de Lyme, avec ses 56 000 nouveaux cas en 2016 en France, est un problème de santé publique majeur.

Pierre Hecker est co-président de l’association Relais de Lyme. Membre du conseil d’administration de la Fédération Française contre les Maladies Vectorielles à Tiques (FFMVT).

Alain Trautmann est immunologiste et directeur de recherche émérite au CNRS.

La “culture scientifique” est-elle vraiment en déclin ?



La plupart du temps, ce grand déclin est établi comme une évidence. J’ai eu envie de m’adonner à un petit fack-checking.


Une fois n’est pas coutume, je me promenais dans la vaste forêt qu’est internet, et je suis tombée sur une note qui m’a poussée à m’interroger. Publiée par le cabinet d’études Astérès, qui m’a tout l’air d’être un think-tank (le cabinet se définit comme “producteur d’idées”), la note en question affirme dès la première phrase que “la culture scientifique des français recule progressivement”. Immédiatement après, la deuxième phrase déplore un “appauvrissement des débats publics scientifiques, technologiques et médicaux”.

Je suis bien d’accord sur le fait que l’on aurait beaucoup à gagner à promouvoir “la culture scientifique” et à répandre sa bonne parole. Ceci dit, ce n’est pas la première fois que j’entends ce constat : la culture scientifique des Français serait en plein recul. D’ailleurs, il n’y aurait qu’à voir la viralité des “fake news” scientifiques sur les réseaux sociaux.

Mais puisqu’on aime se targuer d’être rationnels et méthodiques, entre apôtres de la belle culture scientifique, j’ai eu envie de m’adonner à un petit “fact checking” : la culture scientifique des Français est-elle vraiment en déclin ?

La plupart du temps, ce grand “déclin” de la culture scientifique est établi comme une évidence. Ce constat semble tellement partagé qu’il n’aurait même plus besoin d’être argumenté.

“Oh la la oui, ma pauvre dame, rien ne va plus ! Les jeunes ne respectent plus rien, pas même la science !”

Revenons à nos moutons français. Leur culture scientifique est-elle vraiment en déclin ?

Tout d’abord, le minimum de la rigueur voudrait bien sûr que l’on définisse ce qu’est “la culture scientifique des Français”. Je crois comprendre que, dans ce genre de cas, il est question des connaissances scientifiques rudimentaires, des connaissances que le grand public devrait absolument avoir. En général, quand on parle de science, on leur demande d’avoir des connaissances en biologie, en physique et, de plus en plus, en informatique. La “culture scientifique” dans ce contexte serait un sous-ensemble au sein du grand fourre-tout qu’est “la culture générale”.

Là, je dois dire que le thème du déclin “intellectuel” est récurrent dans presque toutes les sociétés, à presque toutes les époques. Il n’y a rien de particulièrement nouveau dans le fait de dénoncer l’ignorance ou le manque de culture générale de ses contemporains. D’ailleurs, un sondage IFOP de 2018 établissait que 73% des Français estiment avoir un niveau de culture générale plus élevée que la moyenne…

Ensuite, pour constater un “déclin” de la culture scientifique, il faut… eh bien, il faut mesurer ! Mais mesurer quoi ? Parce que la “culture scientifique”, même à peu près définie, ça reste un ensemble de choses très large et très diffus. On ne peut pas directement plonger un thermomètre dedans. Donc il nous faut des indicateurs.

Et là on pense facilement aux tests d’évaluation effectués par les enfants. Mais si l’on veut parler des grandes controverses, les études sur le niveau des élèves de CM2 ne vont pas nous être très utiles car ce ne sont pas eux (je l’espère !) qui postent des fausses informations sur les réseaux sociaux. C’est plutôt tatie Josette : en effet, les personnes âgées partageraient beaucoup plus les fake news.

Malheureusement, il n’existe pas, à ma connaissance, d’étude de grande ampleur qui mesure régulièrement l’évolution des connaissances scientifiques des Français de tous âges. Alors on pourra par exemple chercher plutôt à mesurer la curiosité et l’appétit des Français pour les sujets scientifiques.

Enfin, comme on veut constater une évolution dans le temps, en l’occurrence une diminution du niveau de connaissances ou de l’intérêt porté aux sciences, il faut pouvoir comparer au moins deux moments précis. Dans ce cas, quelles époques, quelles dates comparer ?

Y a-t-il eu un “âge d’or” de “la culture scientifique” ? Difficile à dire !

Avec tout ça, pas facile de trouver des chiffres obtenus par les mêmes méthodes à plusieurs années d’intervalle. On trouve facilement des sondages sur le taux de confiance des Français en la science : par exemple 90% des Français auraient une bonne opinion des chercheurs, selon un sondage OpinionWay de 2017. Mais peu d’études comparatives sur 10, 20 ou 30 ans…

J’ai quand même trouvé un rapport établi par le Crédoc et Universcience qui constate par exemple une légère augmentation de la curiosité scientifique des Français entre 2002 et 2013, et notamment un renforcement de leur intérêt pour les sciences du vivant.

On peut aussi regarder des indicateurs classiques, comme le niveau d’éducation des Français. D’après l’INSEE, “le niveau de diplôme de la population résidant en France augmente au fil des générations”. En 1985, la proportion de titulaires du baccalauréat général dans une génération était de 20% ; en 2015, elle est passée à 40%.

Toujours d’après l’INSEE, les disciplines scientifiques connaissaient un regain d’attractivité auprès des étudiants inscrits à l’université en 2014–2015, après avoir connu une certaine désaffection vers 2009–2010.

Que dire de la fréquentation des musées de science ? En ce qui la concerne, la Cité des Sciences indique dans un communiqué de presse avoir connu une hausse de fréquentation de 6% entre 2017 et 2018. C’est même 13% pour Palais de la Découverte de Paris, ce qui est assez impressionnant.

On pourrait également parler des audiences records de certains programmes télévisés traitant de sciences comme E=M6, et de l’apparition de nombreuses chaînes thématiques depuis les années 1990, comme Planète ou Discovery Channel. Sans oublier le succès des chaînes francophones de vulgarisation sur YouTube, dont les vidéos peuvent être vues des centaines de milliers de fois.

Finalement, qu’en conclure ? Eh bien justement, je ne veux pas conclure ! En tout cas, ces maigres indicateurs ne permettent clairement pas de confirmer un “déclin” de la culture scientifique.

Mais je pense qu’il faudrait également se garder aussi de conclure que “tout va bien dans le meilleur des mondes”. Car ces indicateurs ne reflètent chacun qu’une toute petite partie de “la culture scientifique” des Français.

A mon avis, les impressions peuvent être bien trompeuses !

Si les experts scientifiques ont l’impression d’une “dégradation” des débats publics à propos des questions scientifiques, ce n’est peut être pas tant parce que les Français se détourneraient de la science et seraient de plus en plus ignorants.

Mais peut-être, plutôt, parce que l’accès à ces débats s’est démocratisé. A l’heure des réseaux sociaux, les supposés “incultes” sont plus visibles, plus audibles, alors qu’ils étaient auparavant réduits au silence.

Et si, plutôt qu’un déclin de la culture scientifique, les “experts” avaient simplement perdu le monopole de la parole ?

Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de rappeler que chacun a vite fait de dénoncer l’ignorance des autres s’il leur applique ses propres critères. Ici, ce sont les critères d’une élite intellectuelle, composée de personnes ayant bénéficié de très longues études (bac +5, bac +8, voire plus encore). Mais un tel parcours n’est pas rendu accessible à tout le monde !

Comment, alors, déterminer quelles connaissances représentent le minimum acceptable de la culture scientifique ?

Il me semble qu’une partie de cette élite intellectuelle prend parfois un léger plaisir à dénoncer le manque de culture de la plèbe. La sociologue de comptoir qui est en moi ne peut s’empêcher d’y déceler une manière, pour cette élite, de se valoriser. J’ai l’impression qu’elle cherche surtout à affirmer sa supériorité intellectuelle et sociale (distinction sociale).

Il pourrait pourtant être utile de garder en tête que l’on est tous un peu l’idiot de quelqu’un d’autre : même un chercheur en sociologie ne peut pas toujours avoir la “culture scientifique” élémentaire exigée par un physicien ; et vice-versa.

Enfin, je remarque que les experts partent souvent du principe que le grand public serait d’accord avec eux, si seulement il avait de meilleures connaissances…! Pour eux, les désaccords politiques à propos des vaccins, des OGM, ou du nucléaire s’expliqueraient essentiellement par un “déficit” de connaissances chez le grand public (“deficit model”). Il suffirait donc de combler ce déficit de connaissances scientifiques pour parvenir à un consensus politique.

Cette conception des rapports politiques me semble à la fois partielle et naïve. Le débat politique ne se résume pas à une affaire de connaissances et de “pédagogie”. La politique, c’est aussi, et surtout, l’expression de rapports de force, de luttes d’intérêts, de projets et d’idéologies concurrentes. Parfois, “la plèbe” a tout simplement d’autres priorités, d’autres besoins, d’autres intérêts que “les experts”.

Alors que nos sociétés doivent faire face aux dérèglements climatiques, à la sixième extinction de masse des espèces, aux accidents industriels de grande ampleur, aux scandales sanitaires à répétition, et au marasme économique permanent, est-ce vraiment si surprenant que les autorités scientifiques et politiques ne jouissent plus de la confiance aveugle des populations…?


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Alexandra d’Imperio, enchantée ! Mon métier, c’est la médiation scientifique : une forme de communication des sciences à destination du grand public. Je m’intéresse surtout aux relations entre sciences et société, en particulier aux défis environnementaux. Je propose des contenus (web, presse, radio), des conférences et du conseil en médiation scientifique. Vous pouvez consulter mon site professionnel pour en savoir plus et pour me contacter. A bientôt !

[Bibliographie] Tempête médiatique sur les pesticides : Rachel Carson et le “Printemps Silencieux”

[Bibliographie] Tempête médiatique sur les pesticides : Rachel Carson et le “Printemps Silencieux”

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  • Coit Murphy, Priscilla. What a Book Can Do. New Ed. Boston: University of Massachussetts, 2007.
  • Corbett, Julia B. “Women, Scientists, Agitators: Magazine Portrayal of Rachel Carson and Theo Colborn.” Journal of Communication, December 2001.
  • Detweiler, Jane. “Rachel Carson, Silent Spring (1962).” In Literature and The Environment, Greenwood Press. Exploring Social Issues Through Literature. Westport: George Hart and Scott Slovic, 2004.
  • Dunn, Rob. “In Retrospect: Silent Spring.” Nature 484 (30 Mai, 2012).
  • Epstein, Lynn. “Fifty Years Since Silent Spring.” Annual Review of Phytopathology, Juin 2014.
  • Fee, Elizabeth. “Critiques of Modern Science: The Relationship of Feminism to Other Radical Epistemologies.” In Feminist Approaches to Science, Pergamon Press. Ruth Bleier, 1986.
  • Griswold, Eliza. “How ‘Silent Spring’ Ignited the Environment Movement.” The New York Times, Septembre 21, 2012.
  • Hazlett, Maril. “‘Womand vs. Man vs. Bugs’: Gender and Popular Ecology in Early Reactions to Silent Spring.” Environmental History 9, no. 4 (October 2004).
  • Keller, Evelyn. “The Gender/Science System: Or, Is Sex to Gender as Nature Is to Science?” Hypathia 2, no. 3 (Automne 1987).
  • Knoll, Gary. “The ‘Silent Springs’ of Rachel Carson: Mass Media and the Origins of Modern Environmentalism.” Public Understanding of Science 10, no. 4 (Octobre 2001).
  • Larrère, Catherine. “La Nature A-t-Elle Un Genre ? Variétés d’écoféminisme.” Cahiers Du Genre, no. 59 (Février 2015).
  • Lear, Linda. “Rachel Carson’s ‘Silent Spring’’.’” Environmental History Review 17, no. 2 (Eté 1993).
  • Merchant, Carolyn. The Death of Nature: Women, Ecology, and the Scientific Revolution. HarperOne, 1990.
  • Oreskes, Naomi. “Science and Public Policy: What’s Proof Got to Do with It?” Environmental Science & Policy 7, no. 5 (2004).
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Tempête médiatique sur les pesticides : la science face à ses limites [5/5]

Chercheurs en entomologie, années 1960, Département d’Entomologie, Texas A&M University

En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son livre “Printemps Silencieux”. Un demi-siècle plus tard, cette vieille polémique permet d’éclairer les controverses environnementales actuelles…

Dans cet épisode : le rôle très relatif des “preuves” scientifiques.

Retourner à l’épisode [1/5]


Dès la parution des premiers chapitres de “Printemps Silencieux” dans le magazine The New Yorker, la communauté scientifique se déchire de manière viscérale.

Dans un précédent épisode, nous avons parlé des arguments parfois grossiers ou caricaturaux opposés à Rachel Carson par les autorités scientifiques et les industriels.

Mais tous les adversaires de “Printemps Silencieux” ne s’y opposent pas forcément de manière frontale ou explicite. Nombre de ces adversaires scientifiques ou politiques préfèrent se dire “sceptiques” et exiger de plus amples preuves.

Bien entendu, certains scientifiques sont honnêtes dans cette démarche. Mais comme l’explique l’historienne des sciences Naomi Oreskes (2004), la posture sceptiques est particulièrement commode pour les opposants aux mesures environnementales. Elle est d’ailleurs récurrente dans ce genre de polémiques : on pensera par exemple aux “climato-sceptiques”, de plus en plus qualifiés de “climato-négationnistes”.

Confrontés à cet apparent scepticisme, beaucoup de scientifiques bien intentionnés en déduisent qu’il est de leur devoir de fournir les preuves réclamées ; les preuves qui ne pourront que convaincre les sceptiques et les décideurs politiques.

Mais les opposants aux mesures environnementales savent que les “preuves” parfaites sont extrêmement difficiles à fournir, surtout quand il est question d’enjeux environnementaux aussi complexes. De l’avis de l’historienne, c’est justement un piège !

Cette stratégie permet surtout de retarder les prises de décisions en faisant durer la polémique… Ce qui est d’autant plus efficace quand certains principes et méthodes fondamentales de la science l’empêchent justement de fournir les preuves demandées !

“Penser que la science pourrait un jour apporter une preuve suffisamment solide pour servir de base à une politique publique découle d’une mauvaise compréhension (ou d’une mauvaise représentation) de ce qu’est la science, et donc du rôle qu’elle pourrait jouer en politique.” — Naomi Oreskes (2004)

Alors que faire des pesticides chimiques ?

Pour répondre à cette question, en 1962 comme aujourd’hui, il ne suffit pas de chercher des “preuves” scientifiques (utiles mais insuffisantes).

S’il y a bien une chose que nous apprend la polémique autour de “Printemps Silencieux”, c’est qu’une partie de la réponse se trouve aussi notre conception de la science, de la nature et du progrès…


280 pages d’insolence

Sur le fond comme sur la forme, “Printemps Silencieux” est un affront aux traditions scientifiques. En tout cas, ce n’est clairement pas un travail scientifique dans les règles de l’art.

Il s’agit, certes, d’un ouvrage écrit par une scientifique, à propos d’une question scientifique, avec de très nombreuses références scientifiques.

Mais Rachel Carson s’adresse avant tout au grand public et à ses tripes.

En effet, la raison d’être de “Printemps Silencieux” n’est pas tant de convaincre les experts scientifiques, mais de motiver les citoyens ordinaires à s’impliquer politiquement sur la question des pesticides chimiques.

Pour ce faire, Rachel Carson brouille volontairement les frontières traditionnelles entre “science” et “émotions”. Un mélange des genres qui hérissent le poil de beaucoup de scientifiques. Cette méfiance fait partie intégrante de la science moderne pour des raisons historiques et philosophiques. En Occident, la science s’est construite autour de l’opposition systématique entre “raison” et “émotion”. L’une et l’autre seraient fondamentalement incompatibles. La simple présence de “l’émotion” suffirait d’ailleurs à pervertir la “raison”.

La science se voulant pleinement rationnelle, elle considère donc préférable d’évacuer toute forme “d’émotion”. Elle veut se concentrer sur des “faits”. Elle considère les sentiments et les passions comme des états parasites et indésirables. Dans l’imaginaire collectif, un scientifique devrait ainsi, pour être crédible, s’exprimer de manière dépassionnée, présenter des “faits” bruts et avancer des chiffres.

Que penser alors d’un ouvrage comme “Printemps Silencieux”, délicat et poétique, écrit par une femme qui ne cache ni sa passion ni son amour pour la nature ?

Certains commentateurs estiment que la présence de telles considérations “émotionnelles” écraseraient le jugement rationnel de Rachel Carson. Pour le magazine Popular Mechanics (1963), l’ouvrage est “tellement chargé d’émotions qu’il est difficile de dénicher les faits”.

Loin d’être vexée lorsqu’elle est qualifiée de “sentimentaliste” par ses détracteurs, Rachel Carson, au contraire, revendique le caractère “sentimental” de ses ouvrages (Nancy C. Unger, 2014). Depuis de nombreuses années déjà, elle défend ouvertement la présence des émotions dans les écrits sur la nature et la science.

Et si “raison” et “émotion” étaient toutes les deux nécessaires, complémentaires ? C’est le pari de Rachel Carson.

Il n’y a pour elle, en effet, aucune contradiction à faire appel aux émotions de ses lecteurs aussi bien qu’à leur raison. Car les lecteurs, pense-t-elle, n’auront à coeur de défendre que ce qu’ils aiment profondément. C’est pourquoi elle s’efforce de susciter en eux “une sorte d’émerveillement” (“sense of wonder”) envers la nature (Eliza Griswold, 2012).

Il s’agit d’une stratégie à la fois littéraire et politique. Une stratégie qui s’avère efficace, comme le prouve l’immense succès commercial et politique de “Printemps Silencieux” (voir les épisodes [2/5] et [4/5]).

“[Rachel Carson] n’était pas une mauvaise scientifique, elle était une excellente autrice.” — Naomi Oreskes (2004), historienne des sciences, Université de Harvard

Le choix de cette stratégie est lié à une autre frontière que Rachel Carson entend abattre. En s’adressant au grand public sur un sujet aussi complexe que celui des pesticides chimiques, “Printemps Silencieux” veut rapprocher le monde des experts de celui des gens ordinaires.

Scientifiquement parlant, Rachel Carson n’invente pas grand chose dans son livre : elle rapporte essentiellement des connaissances, des résultats d’expérience, et des inquiétudes déjà partagées au quotidien par de très nombreux scientifiques et publiées dans des revues spécialisées.

Mais en rapprochant le monde des expert et celui du grand public, Rachel Carson fait bien plus que de la vulgarisation. Elle extrait le débat sur l’évaluation des risques du monde strictement scientifique et industriel, et l’amène sur la place publique pour en faire un débat de société.

Certaines grandes institutions scientifiques se sentent insultées de voir leur autorité ainsi remise en question. En réaction, elles n’hésitent pas à utiliser les médias pour marteler leur hostilité à Rachel Carson, et même parfois pour la calomnier… (voir article 3/5).


Mais où sont les preuves ?

Malgré les libertés qu’elle y prend, son ouvrage est aujourd’hui considéré d’une incroyable robustesse scientifique, étant donné les connaissances et les informations disponibles à l’époque. Elle y documente les risques encourus par la faune et la flore sauvages exposées aux pesticides chimiques, mais aussi les risques encourus par les humains, de manière directe ou indirecte. Les références scientifiques et bibliographiques sont méticuleusement répertoriées.

Rappelons que l’autrice ne demande pas l’interdiction totale des pesticides, mais de plus fortes restrictions à propos de leur utilisation. Pour les opposants à “Printemps Silencieux” et les sceptiques, les références avancées par Rachel Carson ne suffisent pas en effet à justifier une interdiction totale des pesticides, mais certainement pas non plus à justifier des restrictions.

Les historiens et historiennes de la polémique soulignent que les opposants et les sceptiques prennent rarement la peine d’étudier toutes les références de “Printemps Silencieux”. Cela ne les empêche pas néanmoins de réclamer de meilleures “preuves” scientifiques.

Mais quelles preuves, alors ?

Quelles preuves permettraient-elles de satisfaire tout le monde et de faire consensus ?

Pour Naomi Oreskes (2004), historienne des sciences, cette question n’a pas forcément de réponse. Cela parce que, souvent, “la science se trouve incapable de produire des preuves qui seraient irréfutables sur le plan logique à propos du monde naturel.”

L’historienne rappelle qu’en fonction des époques, des lieux, et des communautés, les scientifiques ont développés des normes et des standards différents à propos de ce qui constitue une “preuve” scientifique. La manière dont se forme un consensus scientifique est elle-aussi très variable.

La théorie de la dérive des continents en est bon exemple. Formulée en 1912, la “dérive des continents” est acceptée par la grande majorité des scientifiques pendant des décennies parce que tous les indices indirects concordent avec la théorie (fossils, etc). Mais aucune preuve directe ne peut être produite avant les années 1980, quand des satellites d’interférométrie permettent enfin de détecter les déplacements infimes des continents avec précision. Avant les années 1980, la théorie n’est pas prouvée selon les standards les plus méticuleux, et pourtant, elle est acceptée par tous comme un consensus scientifique.

“Il n’existe pas de définition objective et indiscutable de ce qui constitue une preuve scientifique, et pas non plus de critères atemporels reconnus par les scientifiques pour décréter un consensus.” — Naomi Oreskes (2004), Professeure d’Histoire des Sciences, Harvard University

D’après l’historienne, la notion de “preuve” est tellement abstraite qu’exiger des preuves scientifiques indiscutables dans une polémique comme celle de “Printemps Silencieux” reviendrait à faire fi de toute l’histoire des sciences.

L’un des principaux reproches adressés à Rachel Carson concerne les anecdotes qu’elle relate dans son livre. De l’avis des sceptiques et de ses adversaires déclarés, ces anecdotes seraient purement circonstancielles et ne devraient donner lieu à aucune généralisation.

En effet, “Printemps Silencieux” rapporte un certain nombre d’études de cas qu’aucune grande étude statistique ne corrobore encore à l’époque. Mais pour Naomi Oreskes, il ne s’agit pas pour autant d’un problème méthodologique de la part de Rachel Carson. Il s’agit avant tout d’une première étape : rassembler toutes ces études de cas permet de commencer à reconnaître l’existence d’un problème, ce qui motivera, ensuite, des études à grande échelle. Selon l’historienne, la plupart des grandes questions scientifiques commencent de cette manière.

Et puis, d’ailleurs, les “anecdotes” ne sont pas nécessairement fausses. Rachel Carson est une scientifique expérimentée, elle sait faire la différence entre des anecdotes bancales et des études de cas pertinentes. D’autant qu’elle ne se contente pas non plus de les accumuler : elle les met en lien avec une littérature scientifique de plus en plus fournie à propos des effets délétères des pesticides chimiques.

Rachel Carson et Bob Hines conduisant des recherches en biologie marine, 1952

Il est néanmoins certain que l’évaluation des preuves scientifiques diffère grandement en fonction des individus, des institutions et des disciplines. Tous et toutes ne partagent pas les mêmes standards en matière d’évaluation et de démonstration. Ce qui est d’autant plus flagrant lorsque les polémiques touchent à des questions politiques ou économiques…!

En 1962, on l’a dit, les biologistes et les chimistes ne partagent pas du tout le même avis à propos du DDT. Les spécialistes de l’environnement soutiennent globalement les inquiétudes de Rachel Carson, tandis que les experts en agro-alimentaire les trouvent exagérées ou infondées.

Ces différences d’appréciation reposent sur des divergences (parfois majeures !) en terme de connaissances, de méthodes et de philosophie des sciences.

“Ce sont les preuves auxquelles nous sommes les plus habitués qui nous impressionnent le plus.” — Charles Richter, sismologue

Pour Emil Mrak, professeur en science agro-alimentaire et recteur d’université, les conclusions de Rachel Carson seraient infondées. Affirmer que les pesticides chimiques “affectent les systèmes biologiques dans la nature et pourraient, éventuellement, affecter la santé humaine” serait contraire à l’ensemble des connaissances scientifiques actuelles” (1963).

Le comité scientifique du président (PSAC), mandaté par John F. Kennedy pour étudier la question des pesticides chimiques, ne partage pas du tout l’avis d’Emil Mrak. Composé de nombreux chercheurs en biologie, en médecine et en environnement, le panel d’experts du comité scientifique abonde, lui, dans le sens de Rachel Carson. Il confirme la pertinence de ses inquiétudes et demande des actions politiques immédiates.

Alors, à qui se fier ?


Une question de valeurs

Les experts scientifiques sont tous très qualifiés dans leur domaine spécifique. Ainsi, les experts en agro-alimentaire sont très qualifiés pour évaluer l’intérêt des pesticides chimiques pour l’agriculture, et les experts de la faune et de la flore sauvages sont très qualifiés pour en évaluer les dommages environnementaux.

Dans leurs domaines respectifs, les uns comme les autres ont tous à peu près raison.

Si bien que pour prendre une décision politique, la question n’est plus tant de savoir qui dit “vrai”, mais de déterminer quelles préoccupations sont les plus importantes. Optimiser l’approvisionnement en nourriture des humains ou protéger la vie sauvage ?

Pour les experts en agro-alimentaire comme Emil Mrak, la priorité absolue est d’assurer une production alimentaire abondante et bon marché. Pour eux, il est évident qu’il faut accorder plus d’importance aux besoins immédiats des humains qu’aux équilibres écologiques de long terme (Naomi Oreskes, 2004).

De son côté, le comité scientifique du président tranche la question autrement. Lorsqu’il rend son rapport en mai 1963, le comité déclare que les études de cas rapportées par Rachel Carson sont suffisamment inquiétantes pour être prises au sérieux. En conclusion de son rapport, le comité demande officiellement des mesures politiques pour réglementer plus strictement l’utilisation des pesticides chimiques.

A aucun moment, pourtant, le comité ne dit que Rachel Carson et les biologistes auraient “prouvé” ou “démontré” les dangers des pesticides sur l’environnement et les humains. Le comité reconnaît d’ailleurs que certains mécanismes demeurent encore incompris ou inconnus. Mais pour lui, l’absence de preuves formelles ne doit pas empêcher de prendre des mesures politiques immédiates.

Le danger n’est ni prouvé, ni démontré, ni certain.

Et alors ?

Pour le panel de scientifiques, l’existence d’un “doute raisonnable” s’avère être une raison suffisante pour passer à l’action, si l’on considère que les risques encourus sont assez importants. C’est le principe de précaution.

Mais dans ce cas, comment déterminer qu’un risque est “assez important” ?

Eh bien là encore, ça dépend ! Ça dépend tellement que, comme le dit le biologiste Robert L. Rudd, “le pouvoir réside entre les mains de ceux qui [en] contrôlent la définition”.

Naomi Oreskes (2004) et Julia B. Corbett (2001) insistent sur le fait que le calcul des risques ne peut être ni “objectif”, ni “dépassionné”, surtout quand les connaissances scientifiques sont incertaines et/ou incomplètes. Ce “calcul” dépend finalement des valeurs fondamentales de chacun, de ses priorités et de sa conception de la vie.

“Printemps Silencieux” n’était pas fondamentalement à propos des faits scientifiques ou de l’objectivité des institutions. C’était une querelle à propos des valeurs et, par conséquence, à propos du pouvoir.” — Linda Lear (1993), biographe et historienne

Dans son rapport, le comité scientifique du président fait également savoir que les recherches publiques sur les pesticides sont biaisées par la manière dont l’état fédéral alloue ses financements. D’après le comité, 20 millions de dollars ont été confiés à la lutte contre les parasites et les insectes “nuisibles” en 1962, tandis qu’aucun financement n’a été attribué aux programmes de recherches sur les dommages environnementaux des pesticides chimiques. On constate bien ici les priorités du gouvernement fédéral.

Enfin, le comité scientifique considère qu’il relève avant tout du devoir des fabricants de prouver que leurs produits ne sont nocifs ni pour l’environnement, ni les humains. De telles preuves devraient être apportées avant la mise en circulation des produits. En d’autres termes, le comité place la charge de la preuve sur les industriels.

Mais dans ce cas, quelle “preuve” indiscutable de l’innocuité des pesticides chimiques peut-on exiger de la part des industriels ? La question reste là-aussi ouverte …


On n’arrête pas le progrès ?

Le malaise que ces disputes scientifiques révèlent ne s’arrête pas là : il est encore plus profond. Au-delà des études, des évaluations, des débats, des controverses, c’est notre conception-même du progrès scientifique qui est ébranlée par Printemps Silencieux !

Loin d’être “neutre”, le progrès scientifique interroge Rachel Carson depuis bien longtemps. Elle commence en effet à rassembler des données sur le DDT pendant la Seconde Guerre Mondiale, alors que des doutes à l’égard des nouveaux usages de la science et de la technologie montent en elle. En 1945, les bombardement à Hiroshima et Nagasaki la bouleversent. C’est le coup de grâce, la fin d’un optimisme naïf, et le début d’une nouvelle ère pour elle comme pour ses collègues.

“La bombe atomique a changé pour toujours la façon dont Rachel Carson et beaucoup de scientifiques de sa génération concevaient le vivant ; la bombe, plus que toute autre chose, a ébranlé la manière dont Rachel Carson se représentait les relations entre les humains et le monde naturel, à la fois sur le plan personnel, scientifique et spirituel.” — Linda Lear (1993), historienne et biographe de Rachel Carson

Rachel Carson rend compte de ces tourments dans “Printemps Silencieux”. Pour elle, le “progrès scientifique” peut et doit être débattu. Ainsi, la question n’est pas tant “quel progrès scientifique est-il possible ?” mais “quel progrès scientifique voulons-nous ?”. Une question trop peu posée à son goût.

Pour elle en effet, les élites scientifiques et politiques n’arrêtent pas de faillir à leurs responsabilités. Alors qu’elles devraient chercher à protéger la santé publique et l’environnement, elles tendent à favoriser les intérêts industriels au nom d’un avenir qu’elles souhaitent “technologique”. Aussi l’autrice dénonce-t-elle la dévotion des institutions politiques, scientifiques et culturelles, prêtes à tous les sacrifices et manigances devant l’autel du “progrès scientifique”.

“Rachel Carson soulève une question épineuse : qui a le droit d’empoisonner l’air que je respire ? L’eau que je bois ? La nourriture que je mange ? Pour ma part, je ne suis pas satisfait, et d’ailleurs personne ne devrait l’être, de la réponse qui nous est donnée sous la bannière pour le moins nébuleuse du “progrès”, parce que cela implique immédiatement de poser une autre question : le progrès vers quoi ? Une lente annihilation ?” — Roy Attaway (1962), éditorialiste pour le Charleston News-Courier, Caroline du Sud

Consternée par l’attitude des autorités publiques, Rachel Carson propose une conception alternative du progrès scientifique : un progrès dirigé par des citoyens informés et vigilants, et qui ne serait pas une fin en lui-même. Elle souhaite un progrès scientifique qui respecterait “l’équilibre de la nature” (“balance of nature”), qui se soucierait d’éthique et même d’esthétique, car la beauté du monde naturel devrait être prise en considération.

Pour ses opposants en revanche, l’idée de respecter “l’équilibre de la nature” ne peut être qu’une vaste plaisanterie ! I.L. Baldwin, membre l’Académie des Sciences américaine, écrit dans la célèbre revue Science (1962) que “la civilisation moderne ne pourrait pas exister sans une guerre permanente contre le retour d’un véritable équilibre de la nature.” Pour lui, toute critique du progrès scientifique au profit d’un “équilibre de la nature” reviendrait à rejeter la science et la modernité.

Il s’agit là d’une vision que partagent la plupart des opposants à “Printemps Silencieux” : le monde naturel, avec ses logiques et ses “équilibres”, serait l’ennemi de l’humanité par définition. Pour le biologiste Thomas H. Jukes dans American Scientist, les idéalistes qui souhaitent conjuguer la modernité avec “l’équilibre de la nature” seraient profondément hypocrites.

Le progrès scientifique serait avant tout une victoire contre la nature.

On touche là à un autre dualisme fondateur de la science moderne : l’opposition entre “nature” et “culture”. Mais contrairement à ce que laissent entendre ses opposants, Rachel Carson ne s’oppose ni à la science, ni à la “modernité”. Il est clair cependant que les humains ne peuvent pas lutter indéfiniment contre la nature ni s’en extraire car, dit-elle, ils en font pleinement partie. Qu’ils le veuillent ou non !


Le cœur de la nature

Elle cherche alors à démontrer qu’il est non seulement absurde, mais également dangereux, de considérer que les humains pourraient être séparés de la nature. Les humains ne sont pas fait d’une matière radicalement différente des autres êtres vivants. Malgré leurs grands esprits, les humains sont dépendants de leurs corps. Ces corps ont des besoins physiologiques (manger, boire) que seul l’environnement permet d’assouvir. Ainsi, le corps rappelle irrémédiablement les humains à leur condition animale.

Pour Rachel Carson, le corps humain est le lien écologique entre la nature et eux. Par ce biais, les humains sont liés à tout ce qui les entoure. Mais sa réflexion à propos de la nature va plus loin encore.

Elle considère que la nature est elle-même un gigantesque organisme vivant qui fonctionne grâce aux liens qui existent entre tous les membres de la communauté des êtres vivants (animaux, végétaux, champignons, micro-organismes). C’est exactement le même genre de fonctionnement que celui qui permet au corps humain de survivre grâce aux interdépendances entre ses différents organes. En fait, Rachel Carson est tout simplement en train de populariser un concept encore frais à l’époque, celui “d’écosystème”.

Rachel Carson et son chat

Il n’est cependant pas ici question d’idéaliser la nature, car cette dernière ne se montre pas toujours clémente. Mais elle est une partenaire obligatoire, c’est-à-dire que les humains ne peuvent pas s’en affranchir. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est composer avec elle du mieux possible.

Pour Rachel Carson, ce gigantesque organisme qu’est la nature repose sur un équilibre délicat et doit donc être traité avec une certaine “tendresse”. Cette vision “organique” de la nature est redevenue populaire dans les milieux écologistes mais existe depuis la nuit des temps. Elle était encore très courante pendant la Renaissance en Europe. Au 16ème et 17ème siècles, cependant, les révolutions scientifiques ont remplacé cette conception “organique” de la nature par une conception “mécanique” : la nature serait une machine constituée d’éléments bien distincts, mesurables et, surtout, contrôlables (Carolyn Merchant, 1990).

Les révolutions scientifiques ont ainsi procuré aux sociétés occidentales une impression de toute-puissance sur la nature. Les sociétés veulent dorénavant la soumettre et la dominer par tous moyens. Il s’agit également pour elles d’un moyen d’affirmer et de démontrer la supériorité du genre humain.

On retrouve cette conception des choses dans les discours des chimistes et des experts en agro-alimentaire qui s’opposent à Rachel Carson : les humains auraient non seulement la capacité, mais aussi le droit, d’exterminer certaines espèces d’insectes s’ils estiment cela bénéfique. Et comme ces scientifiques ne perçoivent aucun lien de dépendance direct entre les insectes et les humains, ils n’imaginent pas une seconde que les humains pourraient être affectés.

Mais pour Rachel Carson, il s’agit là d’une cette illusion particulièrement dangereuse. Car à force de se croire maîtres et possesseurs de la nature, les humains sont rattrapés jusque dans leur chair par leur arrogance. Les pesticides chimiques pénètrent dans leurs corps sans même qu’ils ne s’en rendent compte et peuvent durablement en perturber le fonctionnement.

Malheureusement, déplore-t-elle, les logiques de nos sociétés modernes reposent sur cette hypothèse prétentieuse et erronée. D’après l’historienne Carolyn Merchant (1990), une telle hypothèse permettrait notamment de justifier la surexploitation de la nature à des fins capitalistes.

“Les fondements de la critique, les raisons pour lesquelles Rachel Carson représentait une telle menace, sont devenue claires : elle était une femme et elle défiait la pierre angulaire du capitalisme industriel avec une passion considérée indigne d’une scientifique.” — Michael B. Smith (2001), Michael B. Smith, Associate Professor, Département d’Histoire, Ithaca College (université)

Ainsi n’est-il pas si surprenant que la science moderne, qui a elle-même forgé cette représentation, fasse reposer un grand nombre de ses méthodes sur l’idée que la nature pourrait être étudiée comme une “machine”. Mais de l’avis de Rachel Carson, ce présupposé rendrait la science aveugle ou incompétente face à de nombreux phénomènes.

Pour certains scientifiques, les études en laboratoire à propos des pesticides suffisent à prouver que les pesticides chimiques n’ont pas d’effets négatifs sur les espèces sauvages ni sur les humains. Pour d’autres, et notamment pour Rachel Carson, ces études sont utiles mais insuffisantes parce qu’il est question d’une multitude de phénomènes extrêmement complexes qui ne peuvent pas vraiment être reproduits en laboratoire. Ces phénomènes sont d’ailleurs tellement nombreux et complexes que les humains auront probablement toujours un certain mal à les étudier, et donc à les connaître.

Alors pour les comprendre au mieux de nos capacités, Rachel Carson prône une approche “holistique” des sciences. Elle souhaite que les différentes disciplines scientifiques prennent l’habitude de dialoguer entre elles, afin que chacune puisse éclairer les zones d’ombres des autres. Et c’est justement ce principe qu’elle met en application dans son ouvrage. Elle relie une multitude d’études éparses et leur donne un sens général. Elle trie, synthétise, et articule une réflexion scientifique qui dépasse les domaines d’expertises d’un grand nombre de spécialistes. Ce qui a le don de les déconcerter ; voire pour certains, de les agacer.

Fait encore plus déroutant pour beaucoup de scientifiques, Rachel Carson ne se concentre pas tant sur des statistiques ou des données quantitatives, mais sur les processus généraux pour proposer une vue d’ensemble des phénomènes qui régissent la nature. Pour ses adversaires, cette approche peu orthodoxe n’est pas assez scientifique, voir anti-scientifique. Décidément Rachel Carson aurait faux sur toute la ligne.

Confiant, le biochimiste Robert White-Stevens prophétise en avril 1963 dans une note à l’attention d’un lobby de l’industrie chimique (la Synthetic Organic Chemical Manufacturers Association) que “l’on finira par reconnaître que son livre est une grossière déformation des faits réels, qu’il est pour l’essentiel dénué de fondements scientifiques, qu’il ne correspond pas aux preuves expérimentales ni aux expériences de terrain.”

Quelques semaines plus tard, en mai 1963, le comité scientifique du président Kennedy valide pourtant les affirmations de Rachel Carson à propos du fonctionnement des écosystèmes. Pour le panel de scientifiques, il ne s’agit pas d’un délire romantique : c’est une réalité scientifique. Le comité reconnait que la perturbation d’un équilibre naturel peut avoir des répercussions dans tous l’écosystème. Selon eux, c’est bel et bien dans ce cadre-là que la question des pesticides chimiques doit être étudiée, aussi compliqué soit-il.

“L’équilibre de la nature […] est un système complexe et précis qui régit des relations très intriquées entre tous les êtres vivants et qui ne peut plus aujourd’hui être ignoré sans danger, au même titre que la loi de la gravité de ne peut être défiée en toute impunité par un homme perché au bord d’une falaise.” — Rachel Carson (1962), “Printemps Silencieux”

C’est indéniablement une victoire scientifique pour Rachel Carson.

Aujourd’hui, le concept d’écosystème est absolument incontournable dans les études sur l’environnement.


55 ans plus tard ?

Après “Printemps Silencieux”, les gouvernements américains promulguent une succession de lois de protection environnementale. Ces mesures aboutissent notamment à l’interdiction du DDT en 1972.

Mais l’héritage de “Printemps Silencieux” perdure jusqu’à aujourd’hui.

Même si des “preuves” indiscutables manquent toujours pour incriminer ou innocenter certains pesticides chimiques, la méfiance à l’égards des pesticides fait dorénavant partie intégrante de notre époque. Il ne serait plus envisageable, par exemple, d’asperger les enfants de pesticides chimiques pour les amuser, comme cela pouvait être le cas avec le DDT dans les années 1940 aux Etats-Unis.

“Printemps Silencieux” et sa polémique nous rappellent combien l’évolution de la science est faite d’accros, de polémiques, de résistances et de conflits d’intérêt.

L’histoire de la science n’est pas linéaire.

C’est l’histoire du DDT, produit miracle aujourd’hui honni.

C’est l’histoire de “Printemps Silencieux”, pamphlet “irrationnel” finalement sacré “Monument National et Historique de la Chimie” par la Société Américaine de Chimie en 2012 (“National Historic Chemical Landmark”, American Chemical Society).

C’est l’histoire de Rachel Carson, “célibataire hystérique” récompensée à titre posthume par la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute décoration décernée aux civiles aux Etats-Unis.

Pendant 5 épisodes, nous avons parlé d’une vieille polémique à propos d’un livre méconnu, paru il y a plus d’un demi-siècle à l’autre bout du monde.

L’avantage, c’est que nous pouvons aborder cette affaire avec une distance à la fois spatiale, temporelle, et émotionnelle. Cela nous permet de dresser des parallèles avec notre époque, qui est différente… sans l’être complètement.

En ce sens, toute ressemblance avec l’actualité ne saurait être fortuite.

Alors à l’heure du dérèglement climatique, de la 6ème extinction de masse des espèces, des continents de plastique qui envahissent les océans, et des pollutions meurtrières en tout genre, je laisse volontiers le mot de la fin à notre héroïne…

“La question est de savoir si une civilisation peut mener une guerre acharnée contre la vie sans se détruire elle-même.”

— Rachel Carson, 1962.



[Extraits et citations traduits par Alexandra d’Imperio]

Bibliographie de la série (cliquez)


Le premier épisode de la série est ici :

https://troisiemebaobab.com/temp%C3%AAte-m%C3%A9diatique-sur-les-pesticides-le-printemps-silencieux-de-rachel-carson-1-5-a097ef0f25d1


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Alexandra d’Imperio, enchantée ! Mon métier, c’est la médiation scientifique : une forme de communication des sciences à destination du grand public. Je m’intéresse surtout aux relations entre sciences et société, en particulier aux défis environnementaux. Je propose des contenus (web, presse, radio), des conférences et du conseil en médiation scientifique. Vous pouvez consulter mon site professionnel pour en savoir plus et pour me contacter. A bientôt !

Tempête médiatique sur les pesticides : le camp de l’hystérie [4/5]

Rachel Carson (US Department of Agriculture)

En 1962, Rachel Carson choque les Américains en leur faisant découvrir la dangerosité des pesticides chimiques dans son livre “Printemps Silencieux”. Un demi-siècle plus tard, cette vieille polémique permet d’éclairer les controverses environnementales actuelles…

Dans cet épisode : le lobby des femmes au foyer et les attaques sexistes contre Rachel Carson.

Retourner à l’épisode [1/5]


Avec “Printemps Silencieux”, l’objectif de Rachel Carson est bien évidemment de toucher les hommes tout autant que les femmes (Linda Lear, 1993). Dès ses débuts, l’ouvrage est conçu et promu à destination d’un public complètement mixte.

Mais Rachel Carson en est intimement persuadée depuis longtemps : les femmes partageront plus facilement ses inquiétudes à propos des pesticides.

Lors de la parution du livre, son intuition est confirmée : effectivement, les femmes se montrent très réceptives !

Les cercles de lecture féminins, en particulier, se prennent de passion pour “Printemps Silencieux” et ne cessent de recommander l’ouvrage. Leur enthousiasme lui permet de devenir un best seller et de le rester pendant de nombreuses semaines.

De fait, “Printemps Silencieux” doit une partie importance de son succès aux réseaux de soutien spécifiquement féminins.

Dans le même temps, néanmoins, une avalanche d’attaques sexistes et misogynes déferle sur Rachel Carson ; quasiment toutes émanent d’hommes. Elles visent aussi bien à discréditer le travail de Rachel Carson qu’à dénigrer sa personne et son public.

Pourquoi “Printemps Silencieux” suscite-t-il des réponses si radicalement différentes ?

Les historiens et historiennes de la polémique s’accordent à dire que les questions de genre sont ici fondamentales et incontournables (Michael B. Smith, 2001 ; Julia B. Corbett, 2001 ; Maril Hazlett, 2004 ; Nancy C. Unger, 2012, 2014).

Il faut dire que l’ouvrage paraît à une époque où les rôles sociaux et politiques des hommes et des femmes sont particulièrement cloisonnés.

En pleine Guerre Froide, l’Amérique est terrorisée par le communisme, qu’elle perçoit comme une menace non seulement idéologique et militaire, mais aussi culturelle. Elle craint que le communisme ne finisse par détruire son mode de vie et ses valeurs morales. Elle se sent vulnérable, dans son identité profonde.

Alors, en réaction, elle se met à exalter les valeurs traditionnelles, dans un nouvel élan de conservatisme. Ce renouveau conservateur prône, notamment, le renforcement des différences entre les hommes et les femmes. Il prescrit aux femmes de renouer avec une “véritable féminité” (“true womanhood”, Nancy C. Unger, 2012), une forme de féminité exacerbée et stéréotypée.

Pour l’Amérique des années 1950, l’ordre idéal et “naturel” est celui où les femmes se consacrent au foyer et à l’éducation des enfants, pendant que les hommes, eux, se chargent des affaires politiques et scientifiques.

“Printemps Silencieux”, écrit par une femme scientifique, hautement diplômée, jamais mariée, et probablement lesbienne, contraste dangereusement avec cet idéal.

Comme vous allez le voir, les attaques contre Rachel Carson et “Printemps Silencieux” sont très souvent frappées du sceau du patriarcat. Elles agissent comme autant de rappels à l’ordre ; l’ordre prétendument naturel mentionné précédemment.

Mais il ne s’agit pas pour autant de simples attaques ad hominem contre la personne de Rachel Carson.

Plus profondément encore, ces discours révèlent les luttes de pouvoir à l’oeuvre dans des années 1960. Et ils projettent au passage une lumière crue sur le sexisme qui structure, historiquement, le monde merveilleux de la science


Femmes de banlieue

On l’a dit, “Printemps Silencieux” rencontre un écho particulièrement favorable au sein du lectorat féminin. Les femmes au foyer, et plus spécifiquement les femmes blanches des classes moyennes, se montrent en effet très sensibles à la question des pesticides.

L’une des raisons de cet engouement se trouve dans le quotidien des femmes au foyer : elles sont personnellement exposées aux pesticides et en sont en même temps de grandes utilisatrices.

Dans les banlieues blanches péri-urbaines, le nouvel idéal de vie à l’américaine érige avec lui de nouveaux standards d’hygiène domestique et d’apparences. Evidemment, cette responsabilité incombe aux femmes, dorénavant incitées à se consacrer entièrement à leur famille.

La publicité, les magazines et la pression sociale persuadent les femmes au foyer que le degré de propreté de leur maison et de leur jardin reflète leur réussite ou leur échec en tant que maîtresse de maison.

Un si haut niveau de propreté n’est cependant pas facile à entretenir : heureusement, les produits chimiques, comme les sprays insecticides et les produits désinfectants, s’avèrent d’une grande aide à la maison.

Au jardin, les insecticides et herbicides chimiques sont utilisés pour entretenir les pelouses et les parterres de fleurs, devenus une norme dans les banlieues.

Les mœurs de banlieue imposent maintenant de faire disparaître les mauvaises herbes à n’importe quel prix. Les sacs de produits chimiques conçus pour débarrasser les pelouses de la végétation indésirable sont presque devenus une marque de statut social.”— Rachel Carson (1962), “Printemps Silencieux”

Les fabricants de produits d’entretien se préoccupent peu d’informer le public à propos des précautions à prendre lorsqu’il les utilise, et encore moins à propos de leurs dangers. Du reste, l’innocuité supposée des sprays insecticides sur les humains est un argument de vente privilégié.

En charge de la propreté du foyer et de son harmonie esthétique, les femmes des classes moyennes se retrouvent alors à adopter des comportements potentiellement nocifs pour l’environnement et pour leur santé.

Il n’est donc pas si étonnant qu’elles prennent très au sérieux les alertes lancées par Rachel Carson. D’autant que les femmes sont aussi considérées comme les principales responsables de la santé des enfants, identifiés comme éminemment vulnérables aux pesticides chimiques.

Le succès de “Printemps Silencieux” auprès d’elles s’explique également par le fait que le public féminin est de plus en plus préoccupé par les questions environnementales de manière générale.

A partir de la fin des années 1950, les femmes investissent de plus en plus massivement les organisations de défense de la nature et de lutte contre les pollutions de toute sorte. Elles créent aussi de nombreuses associations locales, si bien que le nombre de femmes activistes augmente considérablement.

“Si l’environnement est devenu un enjeu de société à travers tout le pays, c’est grâce au rôle crucial qu’a joué l’action militante des femmes.” — Adam Rome (2003), professeur au département d’histoire, State University of New York, Buffalo.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les femmes sont particulièrement mobilisées dans la lutte contre les armes nucléaires. En novembre 1961, près de 50 000 femmes, principalement des femmes aux foyer, manifestent dans des dizaines de villes américaines pour protester contre les risques liés à la course aux armements. En écrivant “Printemps Silencieux”, Rachel Carson dresse volontairement des parallèles entre les dangers des pesticides et ceux des armes nucléaires pour en appeler à ce public déjà conscientisé.

Dans les luttes locales pour la préservation de la nature ou contre les pollutions, les femmes sont très majoritaires.

Ces militantes sont blanches, principalement. Elles ont entre 30 et 40 ans pour la plupart, vivent dans des banlieues métropolitaines ou des villes universitaires, et sont relativement instruites. Leurs maris sont employés de bureau ou en profession libérale. Elles ont des enfants, et se définissent elles-mêmes comme femmes au foyer.

Pour l’historien Adam Rome (2003), la prédominance de cette population féminine très spécifique est largement due à la fonction sociale qui leur est assignée.

Rachel Carson sait que les femmes, et tout spécialement les femmes au foyer, sont ses meilleures alliées.

En tant que mères au foyer, la cause environnementale leur semble être une prolongation évidente de leur rôle nourricier et protecteur. Elles se sentent le devoir de protéger la santé des enfants mais aussi de protéger l’intégrité écologique et la beauté naturelle de leur monde.

Or, leur monde, c’est avant tout la banlieue. A l’écart des lieux de travail masculin, la banlieue est désertée par les maris pendant la semaine. C’est là, en revanche, que les femmes au foyer élèvent leurs enfants et passent le plus clair de leur temps. La banlieue est un espace domestique et, de fait, un territoire féminin par excellence.

Toute atteinte à la qualité de vie en banlieue est une atteinte à leur territoire et, presque, une atteinte à leur identité.

Pour ces femmes, le titre de “Printemps Silencieux” prend tout son sens. Si les oiseaux viennent à disparaître des banlieues à cause des pesticides, il est de leur devoir de se battre pour les faire revenir.

L’ouvrage conquiert rapidement les organisations politiques féminines. Les associations de défense des intérêt des femmes se réfèrent régulièrement à “Printemps Silencieux” dans leurs actions de lobbying auprès des politiciens. Certaines organisations très influentes invitent d’ailleurs Rachel Carson à venir s’exprimer devant leurs membres.

Si bien que pour toucher les décideurs politiques, Rachel Carson ne fait pas envoyer “Printemps Silencieux” aux gouverneurs américains eux-mêmes, mais à leurs femmes !


Un vent d’hystérie

Les arguments des opposants de Rachel Carson sont malheureusement tout trouvés : ils sautent sur l’occasion pour dérouler des stéréotypes de genre péjoratifs et ainsi dénigrer le public de “Printemps Silencieux”. Il ne s’agirait que d’une bande de “femmes au foyer irrationnelles”, le genre à être en adoration devant les petits oiseaux et les lapins” (“bird and bunny lovers”)…

Dans les médias, les défenseurs des pesticides réduisent l’indignation de ces femmes à une réaction purement émotionnelle. Ils n’hésitent pas à parler “d’hystérie” collective. Mais leur cible privilégiée, c’est évidemment Rachel Carson, qui est abondamment qualifiée “d’hystérique” dans toute la presse.

La dimension émotionnelle de la polémique est incontestable. Mais elle concerne autant les détracteurs que les partisans de “Printemps Silencieux”. Tous expriment, à leur manière, leur colère, leur indignation, leurs inquiétudes et leurs angoisses par médias interposés.

Mais pour les détracteurs de “Printemps Silencieux”, l’émotion exprimée par ses partisans et partisanes entre forcément en contradiction avec une analyse “rationnelle” des “faits”. Les défenseurs des pesticides tâchent de se présenter comme le camp de la “raison” et de la science, tandis que Rachel Carson et ses soutiens incarneraient le camp des émotions et de l’hystérie.

Newsweek rapporte en 1963 que l’industrie chimique accuse Rachel Carson de verser dans “l’émotionnalisme”. Pour le Time, le travail de Rachel Carson est “clairement bancal”, “débordant d’hystérie et d’emphase”.

Il y a beaucoup à dire à propos de ce fameux dualisme entre émotion et raison, et nous y reviendrons dans le prochain épisode.

Mais la récurrence des références à l’émotivité et à l’hystérie est ici loin d’être anodine. Elle renvoie à certains événements peu glorieux de l’histoire des sciences et de la médecine.

“Le fait de décrire Rachel Carson de manière émotionnelle est tout à fait en accord avec la tendance historique de l’Occident à considérer les femmes comme intrinsèquement hystériques (un mot issu du latin “hyst” qui signifie “utérus”).” — Julia B. Corbett (2001), professeure en communication et humanités environnementales, The University of Utah

Dès le 17ème en effet, la science moderne elle-même se construit ouvertement en opposition à ce qu’elle voit comme une “sensibilité féminine” et autour de valeurs qu’elle considère comme typiquement “masculines” (Londa Schiebinger, 1987 ; Evelyn Keller, 1987 ; Carolyn Merchant, 1990 ; Julia B. Corbett, 2001 ; Val Plumwood, 2015).

Les scientifiques et philosophes occidentaux établissent une série de dualismes qu’ils utilisent pour définir la science moderne. D’un côté, la raison, l’objectivité et l’étude des faits, présentés comme des qualités typiquement masculines, sont à la base de la démarche scientifique. De l’autre, les sentiments, la subjectivité et les croyances, sont considérés comme des tendances typiquement féminines et à combattre.

A partir du 18ème siècle en Europe, les médecins et scientifiques qui étudient l’anatomie décrètent qu’il existerait une “nature féminine” radicalement différente de la “nature masculine”. L’une serait le contraste de d’autre, de manière pratiquement symétrique.

Au 19ème siècle, ces hommes de science cherchent par tous les moyens à prouver que les capacités intellectuelles des femmes seraient “par nature” inférieures à celles des hommes et qu’elles seraient ainsi incapables de produire un raisonnement scientifique pertinent. De plus, elles seraient dominées par les aléas de leurs fluides et de leurs “humeurs”, ce qui les rendraient particulièrement vulnérables à leurs émotions. D’où l’invention d’une pathologie typiquement féminine : l’hystérie.

De l’avis du philosophe Arthur Schopenhauer, il suffirait de regarder le corps des femmes pour comprendre qu’elles “sont partout ancrées dans le subjectif”, ce qui les rendrait inaptes aux travaux intellectuels (1851, “Parerga et Paralipomena”).

Cette conception erronée et misogyne de la psychologie féminine finit par imprégner l’imaginaire collectif, et par rattraper Rachel Carson.

Afin de discréditer “Printemps Silencieux”, les défenseurs des pesticides s’attaquent aux compétences scientifiques de son autrice. Il n’y a rien de plus facile : il leur suffit de verser dans le stéréotype selon lequel que les femmes seraient intrinsèquement irrationnelles et non-scientifiques.

Pour C.G. King, président de la Nutrition Foundation, Rachel Carson “passe à côté de l’essence-même de la science. Pour le magazine Natural Review, “Printemps Silencieux” est “un appel obscurantiste aux émotions”.

Le Dr. Robert Metwalf, vice-chancelier de l’université de California-Riverside, illustre bien dans son propos l’opposition entre une science progressiste et un obscurantisme féminin. Il se demande dans un article si “nous allons nous élever de manière logique et scientifique, ou si nous allons retomber sous le règne de la sorcellerie et des sorcières. Manifestement, les gens ont l’air de privilégier la sorcellerie, et pas seulement à propos des pesticides.”

De l’hystérie à la sorcellerie, il n’y a qu’un pas.

Il n’est évidemment pas le seul à comparer le travail de Rachel Carson à de la sorcellerie. Un numéro du magazine Farm Chemicals, par exemple, affiche en couverture un dessin où figurent trois représentants de l’industrie agrochimique en train de témoigner devant une commission sur les dangers des pesticides ; derrière eux plane l’ombre d’une sorcière sur son balais.

Couvertures de Farm Chemicals représentant les auditions Ribicoff (Octobre 1963)

Rachel Carson n’a pourtant rien à voir avec la sorcellerie, d’autant qu’elle est bel et bien une scientifique, comme en attestent ses diplômes et son expérience professionnelle.

Mais les magazines de l’époque ne mentionnent que rarement ses qualifications. Seul un tiers des articles la concernant prennent la peine d’évoquer ses diplômes ou son expérience professionnelle (Julia B. Corbett, 2001). Des informations pourtant capitales pour permettre au public d’évaluer la pertinence de son travail !

“Les femmes scientifiques doivent naviguer entre deux mondes avec une identité double. […] Etre une “vraie femme” c’est être non-scientifique, être une “vraie scientifique” c’est être non-féminine.” — Elizabeth Fee (1986), historienne des sciences et de la santé, U.S. National Institute of Health

Le Farm Journal (1963) remporte la palme de la condescendance en écrivant simplement :

Une femme a écrit un livre.

Pour Julia B. Corbett (2001), une femme comme Rachel Carson, c’est-à-dire une femme scientifique qui réclame un changement social, peut très vite se faire marginaliser au sein de la communauté scientifique. Or, c’est à cette communauté scientifique que les médias se réfèrent en cas de polémique.

Dans son étude, la chercheuse remarque toutefois une évolution dans la manière dont les médias qualifient Rachel Carson. Le rapport du comité scientifique du président Kennedy, publié en mai 1963, approuve les inquiétudes de Rachel Carson et modifie le regard que porte la communauté scientifique sur son travail.

Dès lors, les médias changent de ton ; en particulier après la mort de Rachel Carson en avril 1964. Ils cessent d’utiliser les stéréotypes de genre pour dénigrer son travail et se mettent à utiliser des mots associés à des qualités masculines : ils la décrivent comme une personne “rationnelle”, “scientifique”, “raisonnée”, pleine de “force”, de “sagesse”, de “courage” et de “convictions”.

Comme le souligne Julia B. Corbett, ce changement radical d’attitude n’intervient réellement qu’après la légitimation du travail de Rachel Carson par une autorité scientifique.

“L’histoire de la manière dont Rachel Carson et son travail ont été reçus par les critiques principalement masculines est importante à la fois pour l’histoire des sciences et pour l’histoire des femmes, parce que cette réception éclaire très concrètement la façon genrée dont la culture occidentale a construit la science”. — Michael B. Smith (2001), professeur associé, Département d’Histoire, Ithaca College (université)


Une vieille fille contre-nature

Le statut marital de Rachel Carson fait lui-aussi couler beaucoup d’encre. Justement parce qu’il n’y a rien à en dire : elle ne s’est jamais mariée et n’a jamais enfanté.

En 1962, “Mademoiselle Carson” a 55 ans et son célibat est clairement suspect. Pour certains, c’est le symptôme d’une déficience évidente.

N’ayant jamais partagé la vie d’un homme, certains journalistes l’imaginent particulièrement “naïve”. Le Saturday Review (1962) écrit d’ailleurs qu’elle est dotée d’une “voix juvénile” et mentionne qu’elle “n’est jamais sortie du pays”.

D’autres commentateurs la supposent terriblement “malheureuse” à cause de son célibat (“unhappy spinster”).

A l’époque, le christianisme, le patriarcat, et en particulier la famille nucléaire hétérosexuelle ne sont pas simplement désirables : ils sont considérés comme des nécessités politiques pour survivre face à la menace communiste (Nancy C. Unger, 2012).

Dans ce contexte, le statut marital de Rachel Carson est quasiment une hérésie.

“La famille américaine idéale, présentée comme le meilleur rempart contre le communisme, est composée d’un mari et père qui produit le seul salaire de la famille, ainsi que d’une épouse et mère qui, conformément aux idéaux conservateurs sur la maternité, se consacre uniquement à sa famille, répond aux besoins de son mari et élève une abondante descendance de petits Américains obéissants et patriotes.” — Nancy C. Unger (2012), professeure et présidente du Département d’Histoire, Santa Clara University

L’ancien ministre de l’agriculture Ezra Taft Benson, qui est aussi un membre éminent de l’église mormone, suggère que le célibat de Rachel Carson est contre-nature et que cela suffit à disqualifier son travail (comme on l’a vu dans l’épisode précédent, il la pense aussi “probablement communiste”). Il se demande même “pourquoi une vieille fille sans enfants se préoccupe autant de génétique”.

Ce que beaucoup de gens feignent d’ignorer, c’est que Rachel Carson donne tout de même une part importante de sa personne pour l’éducation de jeunes enfants et multiplie les sacrifices pour aider ses proches depuis longtemps.

En 1935 en effet, elle a quitté son programme de doctorat pour subvenir aux besoins financiers de sa famille. Elle a ensuite élevé ses deux jeunes nièces dans les années 1940. Puis, lorsque l’une d’elles décède en 1957 en laissant un orphelin de 5 ans, Rachel Carson adopte l’enfant. Alors qu’elle travaille sur “Printemps Silencieux”, elle doit également s’occuper de sa mère en fin de vie.

Mais cela n’empêche pas les détracteurs de Rachel Carson de l’attaquer sur son célibat et son absence de descendance biologique. Le magazine Life publie ainsi un portrait plein d’insinuations : si elle était mariée, sous-entend le journaliste, elle prendrait soin de son foyer et ne pourrait que reconnaître les bénéfices des pesticides. L’article conclut que c’est “ aux hommes de science et aux médecins d’évaluer et de contrôler les véritables dangers des pesticides pour la santé publique” (Michael B. Smith, 2001).

Comme aucune relation hétérosexuelle ne lui est connue, certains commentateurs de l’époque finissent par présenter Rachel Carson comme un être asexué ou agenre. Une femme qui n’en serait pas vraiment une.

Dans un éloge funèbre publié par le Time, un ami de Rachel Carson la qualifie de “nonne de la nature” (“nun of nature”). L’expression est par la suite récupérée de nombreuses fois dans d’autres publications.

Mais ce que la plupart de ses détracteurs ignorent réellement, c’est que Rachel Carson entretient depuis plusieurs années une relation intime avec Dorothy Freeman, une femme mariée. L’historienne Nancy C. Unger parle d’une relation romantique entre les deux femmes et décrit sans détour Rachel Carson comme lesbienne. Sa biographe Linda Lear, en revanche, préfère laisser planer le doute.

Aux yeux du monde à l’époque, Rachel Carson et Dorothy Freeman vivent avant tout une amitié très fusionnelle.

Peu de gens connaissent la véritable nature de leur relation et les deux femmes semblent tenir à ce que cela reste ainsi.

D’après certaines rumeurs (impossibles à vérifier), Rachel Carson et Dorothy Freeman décident, peu de temps avant le décès de la première, de brûler une partie de leur correspondance pour en faire disparaître les éléments compromettants. Les lettres dont disposent aujourd’hui les historiennes ne représentent qu’une infime partie de leurs échanges, d’où les incertitudes.

En tout cas, cette relation n’attire pas l’attention des journalistes de l’époque, qui sont déjà bien occupés à tirer des conclusions de ce qu’ils interprètent comme un célibat pathologique. Ils n’ont même pas besoin de questionner l’orientation sexuelle de Rachel Carson pour arguer que sa situation est profondément anormale.

“Même sans l’accuser de lesbianisme, de telles références servaient à “désexualiser” Rachel Carson et à la considérer comme “pas vraiment femme” à une époque où le mariage et la maternité étaient érigés au rang de vocations suprêmes pour une femme et définissaient sa féminité. — Nancy C. Unger (2012), Professeure et Présidente du Département d’Histoire, Santa Clara University

Trop femme ou pas assez femme, les détracteurs de Rachel Carson ne sont pas à une contradiction près…


Féministe malgré elle ?

Rachel Carson et son oeuvre bousculent l’ordre social de manière évidente. Mais elle refuse d’être qualifiée de féministe pour autant. Etant donné son statut marital suspect, le magazine Life (1962) estime nécessaire de le préciser : Rachel Carson n’est “pas mariée, mais pas non plus féministe”. Ouf !

Bien que sa vie personnelle défie la norme, elle ne cherche pas vraiment à remettre en question les stéréotypes de genre dans ses écrits. Au contraire, elle les utilise pour attirer l’attention et la sympathie des femmes.

Dans “Printemps Silencieux” en l’occurrence, elle s’adresse aux femmes en s’appuyant sur une conception plutôt traditionnelle de leur rôle familial. Rachel Carson s’adresse à elles comme aux responsables de la beauté, de la spiritualité et de la santé des générations futures.

Et c’est justement grâce à ce type d’argumentation que Rachel Carson réussi à donner aux femmes au foyer le sentiment qu’elles ont un rôle politique à jouer (Linda Lear, 1993).

Certes, ces femmes s’investissent en premier lieu dans la cause environnementale parce qu’elles la considère comme un prolongement naturel de leur responsabilités maternelles. Néanmoins, comme le relate l’historien Adam Rome (2003), beaucoup d’entre elles se surprennent à effectuer des recherches, à écrire des pamphlets, à prendre la parole en public, à élaborer des stratégies politiques, et même à défier des figures d’autorité masculine.

A travers les luttes environnementales, les femmes au foyer prennent confiance en elles et conquièrent leur légitimité politique.

La cause environnementale est plutôt commode : il est toléré que les femmes prennent ainsi part aux affaires publiques puisqu’elles le font dans le but de défendre leurs foyers et leurs familles. Comme elles ne s’écartent pas trop des normes sociales qui s’appliquent à leur genre, cette activité politique semble (à peu près) socialement acceptable.

A une époque particulièrement conservatrice, les femmes trouvent dans la cause environnementale un espace pour s’affirmer sans pour autant être accusées de manquer à leurs devoirs domestiques. Le militantisme permet même à certaines de concilier leurs rôles d’épouses et mères avec leurs ambitions personnelles.

Gagnant au fur et à mesure une certaine expertise à propos des questions environnementales, ces femmes au foyer supposément “hystériques” prouvent aux hommes de science qu’elles sont, elles-aussi, capables de maîtriser des connaissances scientifiques et techniques (Adam Rome, 2003). Ce faisant, elles ébranlent non seulement l’ego de certains experts, mais aussi l’idée que la science leur serait inaccessible.

Même si Rachel Carson ne se considère pas féministe, sa conception de la science et de la nature est très proche de la “science féministe” et de la philosophie “écoféministe” définies à partir des années 1980.

Les scientifiques et philosophes féministes entendent, entre autre, dépasser les dualismes qui structurent encore aujourd’hui le monde de la science. Elles remettent en question l’opposition entre “émotion” et “raison”, entre “subjectivité” et “objectivité”, mais entre “nature” et “culture”, une opposition systématique qui aurait légitimé la domination de la nature par les humains (Carolyn Merchant, 1990 ; Catherine Larrère, 2015 ; Val Plumwood, 2015).

C’est justement ce que prône “Printemps Silencieux » : que les sociétés prennent enfin conscience des relations d’interdépendance entre les humains et les écosystèmes.

Cette conception peut aujourd’hui sembler évidente aux militants et aux spécialistes de l’environnement mais, à l’époque, “Printemps Silencieux” ne propose rien de moins qu’une révolution dans l’approche scientifique de la nature. Ce qui n’est, évidemment, pas du goût de tout le monde… Rendez-vous au prochain épisode !


La suite :

https://troisiemebaobab.com/temp%C3%AAte-m%C3%A9diatique-sur-les-pesticides-la-science-face-%C3%A0-ses-limites-5-5-763316868a2c

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[Extraits et citations traduits par Alexandra d’Imperio]

Bibliographie de la série (cliquez)


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